samedi 12 juillet 2014

Les filles face B


Le concept de la fille face B est né d'un dépit ressenti un jour de printemps à Berlin sur un quai de S Bahn.
A nos côtés ce matin-là, pendant l'élaboration (animée) de cette notion, il y avait une fille qui portait un pardessus années 50 bleu marine, trop grand pour elle et pourtant d'une élégance folle, et une autre fille qui avait retroussé son pantalon, révélant une doublure fleurie juste au-dessus de sa paire de New Balance jaune citron. Après avoir fait remarquer ce point de détail à G. d'une voix que j'espérais détachée, j'enchaînai en disant que j'avais bien aimé la chanson qui était passée au Michelberger à la fin de notre petit-déjeuner environ une demi-heure avant notre arrivée sur ce quai de S Banh, ce à quoi il a très nonchalamment répondu "Bah oui, c'est leur tube en fait." "Et...?" (le truc, c'est que je m'y connais tellement mal en musique actuelle que je ne sais même pas reconnaître un tube. Un tube, pour moi, ça reste ce qui passait au Top 50 quand j'étais enfant, ça va des Yeux revolver à Tout ce qui nous sépare, de Karin Redinger à Week end à Rome, de Voyage voyage à L'a
mour à la plage. Mais je serais bien en peine de citer un tube d'aujourd'hui).
G. a prestement précisé sa pensée: "Tu aimes toujours les tubes, surtout quand c'est de la pop !"
J'ai frémi à l'idée que la fille en pardessus ou l'autre en chaussures jaunes ait entendu cette réflexion et j'ai voulu répliquer mais mes arguments étaient minces vu que j'aimais vraiment bien cette chanson passée au Michelberger: "Pas du tout, archi-faux!... Enfin, ça dépend... Oh non, j'avais tellement envie d'être une fille face B !"
G. a beaucoup ri en entendant cet énoncé mais il a quand même insisté "Et oui, c'est comme ça, tu aimes systématiquement les tubes des groupes de pop ! C'est pas grave (!)"
Devant ma mine à la fois déconfite et révoltée (revival années 90, quand c'était mon attitude quotidienne), il m'a regardé gentiment (grrr) et il a dit, tandis que le S Bahn arrivait, "Bon mais alors elles sont comment les filles face B ?"
J'étais vexée, il fallait faire vite, j'ai résumé comme je pouvais: la fille face B n'aime pas les tubes (sauf ceux de son enfance, on est d'accord), non par posture ni forçage mais réellement par goût. Elle préférera toujours les à côtés, les choses discrètes, voire méconnues, en tout cas sous-estimées. Si elle aime un groupe de filles face A, elle délaisse les chansons évidentes pour le petit air complexe qui ne se fredonne presque pas, celui que personne n'écoute, que tout le monde oublie, sur lequel dans les soirées où le disque passerait, quelqu'un proposerait de réchauffer des feuilletés à la saucisse avec l'approbation générale.
J'entretiens un rapport compliqué à la musique, je n'arrive jamais à en parler parce que je sais que cela donnerait une image forcément réduite de moi. Si j'aime Vincent Delerm infiniment, je n'aime pas pour autant la chanson française par exemple. J'ai du mal aussi à aimer avec modération une oeuvre musicale. Une seule chanson peut circuler dans mon espace pendant plusieurs mois sans s'épuiser, je l'écoute se décomposer, ne plus former un ensemble harmonieux mais une succession de syllabes dont je goûte l'enchaînement et même la diction. La chanson ondule alors comme une vague, elle se tend et se détend à mon oreille selon que je m'attache aux éléments qui la composent ou à sa ligne mélodique, qui elle-même ne concentre pas tant la musicalité du morceau mais le lexique utilisé. Et pourtant, la musique que j'aime par dessus tout est celle qui se dispense de toute parole parce que rien n'est plus beau que n'importe quoi de Bach ou Chopin.
En fait, je ne peux même pas dire que je suis une fille face B parce que pour cela il faudrait que j'écoute de la musique et je suis obligée d'admettre que ça n'arrive pas souvent. Je ne sais pas danser et n'ai aucun sens du rythme, ce qui me rend régulièrement un peu triste. Je rapproche ça du fait qu'il m'était aussi insupportable de me déguiser les jours de mardi gras quand j'étais enfant. Et je peux vous dire qu'on est vraiment ridicule quand on est la seule petite fille en jupe en jean et pull jacquard le jour où l'école compte dix princesses, seize fées, une panthère, trois Minnie, une cosmonaute et une momie.

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9 Comments:

Anonymous Likeasquirrel said...

Très jolie photographie ! J'aime beaucoup ce concep de "fille face B", même si moi aussi j'aime souvent les tubes pop... Je pourrais expliquer ce concept à mon chum la prochaine fois qu'il rigolera de mon goût pour la musique ;)

12 juillet 2014 03:15  
Blogger Patrick Cadour said...

J'aime toujours autant te lire, ce billet est très drôle.

12 juillet 2014 07:14  
Anonymous Marie said...

C'est chouette, les 'recettes' entre amoureux, qui deviennent des 'private jokes', ces trucs qui naissent des conversations quotidiennes. Mon amoureux a été traumatisé par la musique 'imposée' en colocation, ici, c'est un peu la radio et surtout du silence. Quand je bosse, le jazz m'apaise... mais j'adore aussi quelques morceaux électro inavouables, que je 'traine' depuis 10-15 ans. Delerm et 'Rose Kennedy' de Biolay, mes années d'université. Et des 'playlists' contextuelles, selon les voyages que l'on a fait. Cest drôle d'observer les géographies musicales... Et puis, c'est quoi qui attire l'oreille, hein ? Mystère absolu.

12 juillet 2014 09:10  
Anonymous Gwendoline said...

Ce serait maintenant, qu'il faudrait que tu sois invitée à une soirée costumée : tu pourrais te déguiser en disque vinyle -face B- tourner sur toi-même sur la piste en guise de petite chorégraphie et, ainsi, révéler ta vraie personnalité !!!

12 juillet 2014 09:57  
Blogger patoumi said...

Non mais en fait je préfère le cinéma...

Like a squirrel: depuis, nous utilisons cette expression pour plein d'autres trucs, ce qui donne "Ces chaussures sont grave fille face B, j'en ai trop envie !" (même pas honte)

Patrick: oui, en fait ça ne se voit pas du tout au premier abord mais je suis une fille rigolote ^^

Marie: Delerm + Rose Kennedy, les increvables de ma discothèque idéale D'ailleurs, j'ai écouté Delerm sur France Cult et c'était un peu touchante quand il explique à tout ce qu'il pense quand il s'apprête à embrasser une fille. Plein de baisers et de pensées vers London city !

Gwendoline: ça me donne des idées pour un happening d'art contemporain (oui, j'ai mille activités !)

12 juillet 2014 11:35  
Anonymous Eloustic said...

C'est très Catégorie Bukowski cet article :)

13 juillet 2014 15:54  
Blogger patoumi said...

Eloustic : ah, merci ! J'attendais que quelqu'un me le dise :)

15 juillet 2014 01:07  
Blogger sylvie said...

Un jour, j'ai monté une installation d'artiste où il fallait mettre en route, à chaque fois qu'un visiteur entrait, un 45 tours, face A : les filles du bord de mer (version première, celle d'Adamo !). De temps en temps, en douce, je mettais la face B (dont je ne me souviens absolument pas !). Evidemment, je suis preneuse pour ton happening.

15 juillet 2014 12:53  
Blogger patoumi said...

Sylvie: je ne connaissais pas Les filles du bord de mer... ça prouve bien que je suis une fille face B !

15 juillet 2014 23:13  

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