vendredi 19 août 2016

Ton ailleurs est bien ici


Le voyage en Ecosse arrivait à son terme.
Rassasiés de full scottish breakfasts et d'interminables marches au creux de paysages déserts, accumulation d'eau, de roc et de landes, nous avions passé quinze jours étranges et vivifiants, (presque) sans librairie, sans cinéma, sans musée, mais avec beaucoup de sandwiches au homard, de scones tièdes et de victoria sponge cakes à la fraise. Mon goût pour les presqu'îles était lui aussi absolument repu. C'étaient les derniers jours avant le retour, avant le détour à Cambridge et à Haworth pour la maison des soeurs Brontë, nous cherchions un endroit où dormir (situation récurrente de ce road trip peu préparé avec son cortège de soirées épiques).
Le long du dernier trajet, quelques hôtels se présentent. Moquettes mitées, chambre borgne, troisième âge neurasthénique dans la salle de jeux, relents de soupe à l'oignon et de tabac froid mêlés, je désespère un peu. Nous atteignons bientôt l'ultime ville avant la fin de la civilisation, un bord de mer où sont organisées des sorties-rencontres avec les baleines. De notre côté, nous guettons le bed and breakfast salvateur. La bourgade compte deux mini-markets, une pharmacie-quincaillerie, un garagiste, un restaurant fermé et un chinese take-away, tous alignés le long de la promenade qui borde les flots. A défaut d'un B&B, je scrute les vagues à la recherche d'une éventuelle baleine mais je n'aperçois que les cieux immenses et lourds de pluie qui se reflètent dans l'onde.
Au bout du chemin, l'inattendu surgit pourtant. Les propriétaires d'un café-librairie proposent trois chambres à l'étage. Nous choisissons la plus grande d'entre elles. Blanche et bleue, elle est surtout pourvue de très vastes fenêtres ouvertes sur l'océan et munies de larges rebords sur lesquels on peut s'asseoir pour lire, discuter ou simplement contempler l'infini des flots. Je découvre plus tard qu'on peut aussi observer en douce les clients d'un camion de fish and chips qui garent leur voiture sur le parking du café-librairie puis mâchonnent le contenu de leur boîte en carton en regardant la mer entre deux lents mouvements d'essuie-glace.
Notre chambre est à la fois très intime (personne ne soupçonne notre présence et son esthétique rappelle celle d'une cabine de bateau) et très en prise avec le paysage tant le ciel et la mer occupent l'espace. Elle nous dissout dans un confort qui nous dissuade d'explorer la librairie (plus tard, j'irai quand même y jeter un oeil mais je ne parviendrai pas à me concentrer sur autre chose que le rayon cuisine).
Il est à peine l'heure du thé quand nous sommes obligés d'allumer les lampes dispersées dans la chambre tandis qu'au-dehors une pluie drue envahit tout. Les gouttes épaisses s'abattent violemment sur nos vitres, la mer se déchaîne, tout devient gris et nous goûtons ce divin sentiment d'être à l'abri tout en assistant aux hostilités extérieures. Je prépare du thé au lait grâce à la bouilloire électrique laissée à notre disposition avec du thé noir et des minuscules capsules de lait. Il nous reste aussi quelques biscuits au chocolat et au gingembre confit. Delicious.

Je me souviens avoir tenu une petite conférence ennuyeuse sur diverses questions sociologiques (je venais de finir Retour à Reims de Didier Eribon, qui m'a successivement émue puis énervée, alimentant moult débats durant ces vacances) et qu'elle a été interrompue par des préoccupations plus pragmatiques puisque la question du dîner constitue l'autre récurrence d'un road trip qui se respecte.
Nous décidons d'aller explorer les supermarchés croisés en chemin.
La pluie ruisselle sans fin sur mon ciré blanc. Les boutiques ferment tôt, il faut se décider rapidement. Nous commençons à élaborer un menu compliqué avec l'idée qu'une bouilloire électrique et des bols prêtés par le café pourraient servir de cuisine de substitution pour un petit bouillon d'herbes fraîches où ramolliraient quelques tortellinis... Rien ne nous convainc pourtant tout à fait et en regagnant la voiture après le deuxième supermarché, nous nous apercevons que nous sommes sur le parking du chinese take-away. Nous échangeons un regard. Le lieu se réduit à un cube blanc décoré de banalités asiatisantes (dragons, lampions, calendrier en bambou...), un téléviseur diffuse une série incompréhensible, un comptoir nu se dresse entre le client et l'employé qui prend la commande. Nous repartons avec le menu sur un dépliant en accordéon. Je l'étudie soigneusement de retour dans notre chambre, débarrassée de mon ciré trempé et une nouvelle tasse de thé à la main. Je ne sais plus lequel d'entre nous passe la commande par téléphone. Quelques nouilles aux légumes, du poulet gong bao, des raviolis (persistance de l'envie des tortellinis...), que nous irons récupérer une demi-heure plus tard, le temps d'emprunter de la vaisselle au café, de dresser une table, de refaire du thé, tandis que la pluie parait intarissable.
A défaut d'être gustativement mémorable (enfin, les nouilles étaient quand même plutôt bonnes), le dîner est très amusant et joyeux. Je ne peux m'empêcher de penser à Mariel Hemingway et Woody Allen dans Manhattan, qui dînent devant un film en prélevant à coup de baguettes de la nourriture asiatique dans des boîtes en carton blanc. Adolescente, je me disais alors A priori la vie c'est comme ça.
La librairie puis le café avaient fermé leur porte depuis longtemps déjà, nous sommes seuls dans la bâtisse. Le bruit mêlé des vagues et de la pluie qui cogne les vitres m'hypnotise. Assis en tailleur sur le grand lit, nous jouons au diagnostic littéraire à l'aveugle avec de la poésie. Comme souvent, j'enrage en riant (jaune), non pas parce que je ne parviens pas à trouver le bon auteur mais surtout parce que son choix de texte est toujours surprenant et qu'il arrive à faire passer des poètes face A pour des poètes face B. Mais à un moment, les forces se renversent. J'ai pourtant l'impression que le poème est archi connu mais G. a toujours boudé les auteurs imposés par les conventions scolaires et Arthur Rimbaud ne fait pas exception (le pauvre souffre de l'étude du Dormeur du Val et de sa réputation de prodige précoce). C'est fort dommage mais cela me permet de lui lire un poème dont il a bien du mal à déterminer l'auteur et même l'époque de sa rédaction.
Il s'agit de celui qui commence comme tel :

Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près

La révélation de son auteur donnera finalement envie à G. de se procurer son oeuvre complète... Je savoure ma victoire en pensant que je parviendrai peut-être un jour à lui faire aimer Un homme et une femme. Je n'en dis rien. Nous nous endormons très tard.
Cette nuit-là, la pluie n'a jamais cessé. Et c'est dans cette chambre, suspendue au-dessus d'un café-librairie loin de tout, éprouvant un sentiment de complétude très intense alors même que la vie cet été-là était emplie de doutes et de mauvaises nouvelles que je compris ce que G. ne formulera que plus tard : on ne peut rien contre les souffrances imprévues, on peut seulement accumuler en soi suffisamment de moments heureux pour résister, vaille que vaille. Savoir que je vivais auprès d'un garçon qui veillerait toujours à cela m'emplit cette nuit-là de beaucoup d'espoir et de désirs nouveaux.

mardi 14 juin 2016

D'autres villes que la mienne


Premiers jours de juillet. L'été avait commencé par un coup de téléphone en début de soirée, et une voix familière m'avait parlé sur un ton familier, dans la mesure où j'ai appris à l'affecter moi aussi, avec le temps, ses nécessités, ses expériences. Ce ne sont pas les études de médecine qui enseignent la justesse de ce ton, mais les occasions répétées de devoir extraire de ses propres lèvres ce qui sera insupportable à entendre pour l'interlocuteur, et le dire malgré tout. C'est ainsi la rencontre avec la douleur de l'autre qui se charge de faire acquérir ce ton. J'écoute cette voix à travers le plastique froid du téléphone. Ce qu'elle dit écrabouille mes poumons, j'étouffe, mais je garde les yeux secs, je le déplorerais presque. Je raccroche. Je suis pétrifiée, je voudrais revenir à l'instant d'avant, d'avant l'appel téléphonique, quand je pensais juste aux longues soirées d'été, à leur langueur, et le bonheur que l'on peut ressentir à les vivre. Je n'ai pas le temps de penser plus longtemps à ce regret, ce moment où je ne savais pas encore, car déjà on sonne. C'est le dernier patient de la journée. Je pense très fort à Nanni Moretti dans La chambre du fils. Personne n'est mort mais je sais qu'il me faut afficher la même impassibilité, une douce froideur en toute occasion, ne rien laisser transparaître de ce qui nous traverse parce qu'il faut être là pour l'autre. Je serre les dents.
Je peine à rentrer à la maison. Je fais mille détours, j'achète une bouteille de lait à la supérette, je traîne dans les rues et les terrasses pleines me font l'effet d'une mauvaise plaisanterie. Quand je retrouve G., je n'ose rien lui dire tout de suite parce que je sais qu'après, rien de sera comme avant, et je veux lui laisser un peu de répit. Il est très joyeux car ce sont bientôt les vacances (à vrai dire, le lendemain...) et puis nous sommes jeudi, c'est le jour du dîner au Tire-Bouchon. Mais je n'arrive pas trop à garder le secret. Bon.
Une demi-heure plus tard, assis à la petite table près de la fenêtre, rien n'éponge mes peurs, ni la salade de tomates, ni le tartare de tourteau, ni même la marquise chocolat-café.
Le lendemain, je travaille, et je pense encore très fort à Nanni Moretti.
Nous modifions nos plans estivaux. Je prends un train pour L. où je passe quatre jours chez mes parents. Je finis par dire les choses avec ce ton que j'ai appris à prendre. C'est juste plus compliqué quand il s'agit d'un membre de votre famille. La vie me parait particulièrement retorse.
A la recherche d'un apaisement, je fais des siestes dans le jardin, je cueille des framboises, nous allons marcher en bord de mer et j'insiste pour que mon père le fasse plus souvent. Je lis Le complexe d'Eden Bellwether et la nuit, quand je ne dors pas mais que je suis trop fatiguée pour lire, je regarde n'importe quoi sur internet. Mais alors vraiment n'importe quoi, même si c'est très très face A.
Je prends un train de L. à Bordeaux pour y rejoindre G. Le trajet dure presque sept heures, il y a un changement. Il règne une chaleur terrible et quand le train s'immobilise pour une raison inconnue et une durée indéterminée, les gens sont sur le point de s'étriper au moment de la distribution des bouteilles d'eau. Quand le voyage reprend, on déballe des sandwiches au pâté et on ouvre des paquets de chips rouge et jaune, tout est oublié. Je me contente de lire Riad Sattouf et Angelica Huston. A destination, j'ai presque tout fini.
A Bordeaux, l'insomnie me poursuit mais au moins, il y a G., pour parler dans l'obscurité. Ce sont des jours oppressants, seulement adoucis par des moments volés à l'angoisse. Robes soldées, livres pour l'été et dîners en terrasse tentent de tromper nos peines. Je garde comme un souvenir précieux et épatant le goût des glaces M&O près de la grosse cloche. J'avais choisi orange sanguine et noix de coco, après de longues hésitations.

Enfin, il s'agit de quitter de Bordeaux, sans projet précis et nous ne sommes pas très bien, je ne sais pas comment le dire autrement. Sur Instagram on ne voit rien de tout cela, mais c'est le principe, la vie carrée, tronquée de ses marges, là où s'accumulent pourtant les blessures et les angoisses, je le sais et j'y consens. Après, quand je fais défiler les instantanés que j'y laisse, je suis rassurée de constater qu'il y a eu ces moments-là, aussi. Sans doute le départ de L. puis de Bordeaux, nos villes familiales tant haïes, libère quelque chose, soulage, décrispe. Après une journée d'égarement dans une sous-préfecture où j'avale du boudin et de la purée au citron alors qu'il fait encore trente degrés à vingt-deux heures, nous aiguisons notre désir. Au petit matin, nous réfléchissons dans la voiture en semant des miettes de croissant. G. se moque un peu du refrain de France Gall (Viens, je t'emmène) mais il est obligé d'admettre qu'il est très juste ! Je me laisse entraîner. 
Nous partons marcher dans les montagnes, je guette en vain l'apparition d'une marmotte. Nous buvons des jus de fruits dans des jardins fleuris, nous comparons les fromages des autochtones, nous goûtons les (nombreuses) spécialités locales, pas toujours avec bonheur mais avec une curiosité constante. Les crépuscules sont chaque soir somptueux. Nous fendons les allées des marchés, nous visitons des églises, nous sommes heureux de trouver des refuges les jours de pluie au bout de la promenade, et quelqu'un qui prépare des crêpes et du thé bien chaud en écoutant des tubes des années 80. Rien n'égalera cependant la crêpe au chocolat et l'orange pressée après la randonnée au Puy Mary, savourés en contemplant les montagnes. Il reste quelques jours avant les échéances moins réjouissantes du retour, nous contemplons la carte routière et décidons de les passer à Lyon, qu'aucun de nous ne connait.
Aux abords de la ville, un panneau annonce Le couvent de la Tourette dessiné par Le Corbusier. Nous prenons la sortie. Evidemment, la visite du réfectoire retient toute mon attention, mais aussi l'église, ses lumières. Nous en reparlerons le soir-même devant nos réjouissants bentô car il y a un restaurant japonais charmant à deux pas de l'hôtel. Nous concluons ce dîner avec une crème glacée au sésame noir, et peut-être à l'azuki aussi, je ne me rappelle plus bien. Je sais juste que l'air était encore chaud tard le soir et que je portais la jupe A.P.C rose et bleue.



Nous mangerons très bien pendant ces quelques jours ! Tous les matins, le petit-déjeuner du Kitchen Café me ravit (granola chic à la faisselle et aux fruits frais, marbré au chocolat, madeleines dodues...) et puis aussi un dîner surprenant chez Katsumi Ishida dont l'épouse, en tongs et longue robe vaporeuse assure le service avec une nonchalance toute cinématographique, des raviolis moelleux à la terrasse d'Engimono, un repas plein de bienveillance et de délicatesse au Passe-temps, un indécent kebab maison malicieusement offert par G. à l'heure du goûter et des empanadas tout chauds à grignoter après le marché.
Nous parcourons la ville sans relâche, nous empruntons des ponts, longeons les fleuves, traversons des parcs toute la journée et même une certaine partie de la nuit. Une visite de musée, une librairie, un café glacé, un sorbet pamplemousse ou une tarte au citron, ponctuent ces longues marches pendant lesquelles nous avons le coeur heureux d'être ensemble, dans cette vie-là, malgré toutes nos inquiétudes, car nous savons bien que le retour se profile bientôt, avec ses échéances et ses épreuves.



Un jour, il fallut effectivement se résigner à plier bagage. Je ne me souviens plus du tout du trajet retour, de ce qui s'est dit dans la voiture pendant ces longues heures de route. Récemment, face à de bien mauvaises nouvelles, G. a promis que nous ferions front comme nous avons toujours fait et je suppose que c'était déjà notre état d'esprit. Mettre ses forces à ne pas céder aux replis plus sombres qu'emprunte parfois sournoisement l'existence restait la ligne de conduite indispensable. Les jours suivants, il s'agissait de ne pas montrer au principal concerné nos inquiétudes, probablement décuplées par le fait d'être médecins et de pressentir, à travers le discours d'un collègue, bien plus que ce que perçoit celui à qui il s'adresse. Mais là encore, ne rien laisser transparaître, c'est la Nanni Moretti attitude comme jamais. La touche personnelle, plus simple à appliquer quand on est deux, est de ne rien céder à son désir. Alors nous avons finalement fait nos valises pour l'Ecosse.

lundi 30 mai 2016

Maurizio Pollini & Jean Echenoz


Un lundi soir début février. La Philarmonie bruisse de mille rumeurs. On perçoit le frou-frou des étoles en cachemire, le crissement des jupes en soie, les petits talons dans l'escalier. Au vestiaire, de lourds manteaux en laine sont déposés. Au bar, on propose avec ambivalence des chips avec la coupe de champagne, on note aussi plusieurs adeptes des sandwiches-triangles un peu mous.
Il avait pris les billets en secret et mon impatience s'était intensifiée depuis quelques jours. C'était enfin le soir du concert de Maurizio Pollini.
La salle est comble, bientôt les lumières s'adoucissent. Pollini apparait, minuscule, fragile, avançant à pas mesurés, presque timides. Je le trouve démesurément vieux et vulnérable, terriblement exposé aux regards de la foule. Mais bientôt, installé au piano, les mains à toute vitesse sur le clavier, la douceur et l'exaltation à la fois, la précision, la force sensible, pas de démonstrativité déplacée, j'oublie presque de respirer. Il y a un tel contraste entre l'humilité de sa silhouette et la beauté de son geste. Alors je pense aux longues heures de travail, à la vie entière consacrée au piano, tout le temps, tous les jours, et le résultat que cela produit. Cette obstination me fascine et m'émeut. Pendant de longs applaudissements, je pense aussi aux premiers mois passés avec G., son appartement loin du mien, le matelas à même le sol, le balcon d'où l'on pouvait voir toute la ville, la supérette d'en bas qui vendait du jus d'orange Gemsa, les dîners obsessionnels jusqu'à l'écoeurement (une longue période dim-sum surgelés...), le thé noir, les biscuits, les paquets bleus de cigarettes désormais disparus, nos maladresses, nos angoisses, et Maurizio Pollini très fort dans le salon. J'observe en silence le visage de G. dans la pénombre. Je ressens une joie infinie d'être avec lui ce soir-là, après toutes ces années passées ensemble, héroïquement heureuses parfois, et puis j'avais tellement peur que Pollini ne meure sans avoir le temps de l'entendre sur scène. Mais G. avait promis très tôt qu'il m'emmènerait le voir. Il avait déjà compris.
Plus tard dans la soirée, de retour dans la jolie chambre de l'Hôtel du Temps, assis en tailleur sur le couvre-lit, nous grignotons quelques pâtisseries. La tarte Infiniment Vanille et le macaron chocolat au lait-passion remporteront tous les suffrages.
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Un autre soir d'hiver, en l'absence de G. Je guette son retour, prévu tard dans la nuit. J'enchaîne les tisanes, les carrés de chocolat et les podcasts, j'écoute Laure Murat chez Laure Adler. Elle parle des livres qu'on relit, mais ce n'est qu'un détail de l'entretien. Je retiens pourtant la question Pourquoi relit-on ? et elle me tracasse un peu. Il y a les nécessités du travail (on ne compte pas le nombre de fois où G. me dit "Relis Lacan") mais il y aussi l'envie de retrouver l'état dans lequel on était à la première lecture, cette tentative vaguement vaine de revivre un moment désormais évanoui et dont je cherche si souvent à vérifier la trace, à travers le renouvellement de la lecture. Qui était la jeune fille qui lisait pour la première fois Moderato Cantabile, Fragments d'un discours amoureux, La Vie mode d'emploi ? Et les premières pages de Proust, d'Hervé Guibert, de Flaubert ? Mais pour être honnête, ce qu'il m'arrive de relire le plus souvent, quand une peine me secoue ou que la solitude me pèse, ce sont les romans de l'adolescence et je n'ai jamais été trahie par mes retrouvailles avec Conception Epi, Rachel Robinson ou Anastasia Krupnik. Quand j'étais enfant, le relecture avait déjà de miraculeuses vertus anxiolytiques. C'était comme se resservir d'un excellent gâteau. Pourquoi relit-on m'a obsédée pendant un certain temps, et puis je suis passée à autre chose.
Bon. Plusieurs semaines plus tard, j'écoute un nouvel entretien de Laure Murat avec Laure Adler, précisément sur cette question de la relecture à laquelle la première Laure a consacré un essai qui vient de paraître. Une fois l'émission terminée, je me précipite à la librairie. Je déteste toujours autant cet endroit mais il se trouve que le livre y est disponible (j'ai vérifié sur le site avant de partir) et qu'elle est si proche de chez moi que je peux y foncer en pseudo-pyjama si je veille à porter un manteau suffisamment grand (et j'aime plutôt les grands manteaux). Je rentre avec le livre sous le bras, mais je ne sais plus pour quelle raison, je ne peux pas le commencer immédiatement, je ne le fais que quelques jours plus tard, un samedi.
Parmi les écrivains interrogés par Laure Murat sur leur rapport à la relecture, il y a Julia Deck. A la question Quel est le livre que vous avez le plus relu ?, voici ce qu'elle répond : "Sans doute Jérôme Lindon d'Echenoz, qui doit se trouver sur la table de chevet de tous ceux qui écrivent leur premier manuscrit. Comme un petit livre de prières."
Alors, dans la seconde, ce livre d'Echenoz me parait absolument indispensable, je ne veux rien lire d'autre. Je vérifie sur le site de la librairie et il est évidemment indisponible (je m'en doutais, il n'y aucun fonds). Je sais pertinemment qu'il ne sera nulle part à Rennes (sauf à la bibliothèque probablement, mais j'ai tellement souffert enfant de devoir rendre des livres que j'avais aimés que j'en ai gardé une aversion sans doute injuste envers les bibliothèques). Je m'aperçois qu'on peut le lire en ligne mais comme je suis quelqu'un de vraiment pénible, c'est quelque chose que je n'arrive pas à faire. J'évoque ma déconvenue à G. de façon tellement décousue qu'il ne comprend pas immédiatement "C'est quoi ? Un truc d'Echenoz sur Lindon ? Mais je croyais que tu n'aimais pas trop Echenoz ... ?" Ah bon ? Peu importe.
Je me résous à commander le livre dans une librairie toulousaine, il faut attendre cinq jours pour le recevoir.
Enfin, je le tiens entre les mains. C'est un tout petit livre Minuit qui fait à peine soixante pages. Je prépare un thé que je ne boirai pas tellement je suis absorbée par ma lecture, mais il est encore chaud quand je referme le livre car vingt minutes seulement ont passé. Vingt minutes pendant lesquelles je suis traversée par une émotion si forte, j'en ai les larmes aux yeux. Je perçois le ridicule de la situation. Au-delà du style d'Echenoz, de sa langue qui me fascine par son économie et l'effet qu'elle produit, le texte comporte un milliard de détails qui me touchent par leur familiarité, ou plutôt par le fait qu'Echenoz ait pu les recenser en pensant que cela intéresserait quelqu'un (et je sens bien que nous sommes nombreux, c'est cela aussi qui me perturbe). C'est une lecture jubilatoire, rassurante, comme à chaque fois qu'on retrouve quelque chose de soi-même à travers les mots d'un autre.
Dans la soirée, je suis en train d'écrire quelque chose autour de cela dans mon journal quand G. frappe à la porte entrouverte de mon bureau (telle est notre règle pour choisir un logis commun, que chacun y dispose d'une pièce à soi). Il vient s'asseoir à côté de moi sur le divan. Il voit le livre d'Echenoz. "Alors, c'est bien ?" Je lui propose de lui en faire la lecture. Il s'allonge, pose sa tête tout près. Je lis.
Ça commence un jour de neige, rue de Fleurus à Paris, le 9 janvier 1979. J'ai écrit un roman, c'est le premier, je ne sais pas que c'est le premier, je ne sais pas si j'en écrirai d'autre. Tout ce que je sais, c'est que j'en ai écrit un et que si je pouvais trouver un éditeur, ce serait bien.

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Dans les jours à venir, un autre chapitre de la vie qui a passé depuis l'été dernier tandis que le prochain se profile, déjà.

lundi 2 novembre 2015

Fragments du Japon (2)


Pour des raisons restées obscures, j'étais en petite forme lors de ce voyage de printemps au Japon. Rien ne pouvait entamer mon enthousiasme (d'autant que les cerisiers étaient encore en fleurs ! Le premier après-midi au grand parc de Shinjuku, j'étais extatique) mais j'étais frappée d'un mal étrange et peu confortable, d'une part un urticaire quotidien, à recrudescence vespérale et d'une étendue assez impressionnante, d'autre part une toux qui me rappelle à chaque secousse qu'elle produit la petite fille archi-bronchitique que j'étais.
Au début du voyage, le jour où nous avions prévu de passer une partie de la matinée à Tsukiji, une pluie dense et sans répit s'est abattue sur Tokyo. Les grosses gouttes rebondissaient sans discontinuer sur les trottoirs. Abrités par l'indispensable parapluie transparent local, nous progressions assez péniblement dans notre expédition.
Tsukiji ne m'a pas du tout fascinée et au vu du nombre de touristes qui le fréquentent, G. dirait que c'est un endroit un peu trop face A... Plus tard, j'ai préféré les petits marchés croisés au hasard, avec les mamies qui choisissent leurs légumes au milieu d'étals monomaniaques (ici seulement des petits poissons séchés, là uniquement de l'omelette, là du tofu) et de bizarreries fascinantes (tiens, des mini poulpes farcis d'un oeuf de caille...)
Et puis ce matin-là à Tsukiji, je commençais à regretter d'avoir enfilé une paire de tennis pas complètement insubmersible (comme je ne porte que vraiment rarement des tennis, je n'en possède qu'une très vieille paire, vestige d'un temps lointain où je ne portais que cela). Un peu fatigués par l'horaire matinal et vaguement déçus, nous avons retrouvé quelques forces en nous offrant un thé brûlant et un café à infusion lente dans un endroit chic et suranné de Ginza. Apaisés par l'atmosphère feutrée et peu à peu réchauffés, nous avons même goûté une part de gâteau choisie sur une petite desserte dorée. Un genre de fraisier très aérien, très bon. A ce moment-là, je n'osais pas trop dire à G. que j'éprouvais une sensation étrange aux chevilles, une sorte de brûlure prurigineuse pour l'instant plus gênante que douloureuse.
Nous avons continué la balade, la pluie était particulièrement obstinée. Nous avons emprunté la ligne H du métro qui permet d'aller directement de Ginza à Nakameguro, le joli quartier au bord de l'eau. A quelques pas de la station commence la promenade le long des canaux et sous les cerisiers. Lorsque l'on remonte les rues pentues, outre la halte indispensable à Lotus Baguette (j'en reparlerai), on découvre des boutiques adorables de plantes, de vêtements aux couleurs douces, d'objets du quotidien aux formes simples. On peut marcher longtemps ainsi et visiter aussi les quartiers voisins de Daikanyama et d'Ebisu, ce que nous ferons un autre jour car pour l'heure, nous n'avions pas encore déjeuné, mes tennis étaient trempées, mes chevilles commençaient à me faire horriblement souffrir (je n'osais pas -encore- les examiner par peur de ce que j'allais découvrir) et la pluie ne nous laissait aucun répit. Quand nous sommes passés devant un micro restaurant d'où s'échappaient des effluves d'ail, de gingembre et de sauce soja, nous n'avons pas hésité. Le déjeuner n'était servi que jusqu'à 15h et il était 15h05 mais je pense que je faisais un peu pitié à voir ! Personne d'autre dans la salle que deux garçons qui parlaient de la nécessité d'être actifs sur les réseaux sociaux...
Nous nous installons. Je suis heureuse de me séparer enfin du parapluie qui, durant les dernières heures, était devenu comme un appendice de mon propre organisme. La nourriture est très bonne (un grand bol de riz surmonté de légumes pimpants et de karaage savoureux, une soupe miso, une salade très fraîche) mais j'ai vraiment très mal aux chevilles, que je me décide à examiner. Oui, là, dans le restaurant, et même je retire mes tennis qui sont dans un état indescriptible (un peu plus tard lors du voyage, dans un temple à Kyoto, au moment où il fallait se déchausser, j'ai vu une touriste française essorer ses chaussettes et j'ai éprouvé une grande empathie), je mets mes chaussettes à sécher sur une chaise voisine (la douleur m'avait retiré toute civilité, je m'excuse pour ces détails triviaux) et là, je découvre et je fais découvrir à G., mes chevilles écarlates, oedématiées, irritées par l'humidité et abîmées par mon grattage irrépressible de temps à autres lors des crises d'urticaire... J'ai si mal que j'en pleurerais. Je commence à dire n'importe quoi (genre "Si ça se trouve c'est un érésypèle !") et rien, ni l'antalgique avalé, ni les mots gentils de G. n'apaisent l'angoisse et la douleur. Bon, j'ai très envie d'appeler un taxi et de rentrer à l'hôtel mais G., dont la détermination n'est plus à prouver (rappelez-vous l'épisode de l'introuvable étagère à vaisselle indienne en plein marché de Bombay), restait persuadé que l'antalgique allait agir bientôt, que le déjeuner m'avait requinquée et que nous avions encore beaucoup de choses agréables à voir dans le quartier. Argh. J'ai cependant appris avec les années à faire confiance à cet état d'esprit et puis j'accorde depuis longtemps une plus grande confiance en ses compétences médicales plutôt qu'aux miennes.
Nous sommes quand même à nouveau sous la pluie. J'ai remis mes chaussettes et mes affreuses tennis trempées en serrant les dents. Nous avançons à petits pas et j'ai franchement envie de renoncer à poursuivre la promenade. Je commence à faire des plans de reddition : on pourrait chercher un taxi, je demande au chauffeur de faire un détour par l'échoppe de tayaki (on en reparlera aussi), on rentre à l'hôtel, je me traîne pieds nus jusqu'à la chambre, je prépare un thé et je savoure la douceur du repos en regardant la pluie et en me réjouissant de ne plus la subir. Je suis sur le point d'évoquer cette idée à G., quand, juste à côté du restaurant que nous venons de quitter, nous découvrons dans la vitrine de la boutique voisine des paires de bottes en caoutchouc ! Noires, basses, élastiquées sur le côté, presque aussi élégantes que des Chelsea boots ! J'en aurais pleuré de joie. Elles nous ont tellement aimantés que je n'avais pas vu à quelle point la boutique, qui s'appelle sobrement Note et Silence, se révèle jolie, claire, lumineuse, avec des vêtements aux lignes sobres, couleurs neutres ou teintes pastels. G. est hyper enthousiaste. La vendeuse, jupe longue et carré doux, est délicieusement polie, mais je demande quand même à G. de détourner son attention au moment où je me déchausse, d'autant que j'ai aussi demandé à essayer une paire de chaussettes (ce que l'on m'autorise à faire une fois que j'ai promis de les acheter) et que je n'ai pas du tout envie qu'elle voit l'état cutané de mes extrémités. Ils s'éloignent tous les deux examiner de grands sacs en tissu pendant que je m'emploie à examiner mes pieds. Je les tamponne lentement avec des mouchoirs en papier puis j'enfile cette paire de chaussettes japonaise. Elles sont couleur crème, avec des rayures pâles, rose et jaune. Le bienfait est immédiat. J'essaie les bottes. Je sens l'inflammation diminuer sous l'effet de ce nouvel environnement bien sec. Il ne persiste qu'un prurit, supportable on va dire. Ah. La vendeuse et G. me rejoignent. Il dit "Il faut que tu viennes voir, il y a vraiment plein de jolies choses". Et notamment un long manteau bleu marine, avec un col claudine. J'hésite avec un autre modèle, vert olive, muni de grandes poches. Mais la vendeuse dit Le bleu, c'est vous. Ainsi, une dizaine de minutes plus tard, protégée par un nouveau manteau et les pieds presque aussi heureux que moi, nous quittons la boutique sous les salutations polies et enthousiastes de la vendeuse qui est également allée chercher dans une pièce secrète un grand parapluie parce que dit-elle, quand il pleut à Tokyo, c'est mieux d'avoir un parapluie chacun.
Sur le trottoir brillant de pluie que je regarde désormais d'un oeil neuf, je remercie G. pour sa patience et sa bienveillance. Je profite aussi de la proximité d'une poubelle pour y laisser choir mes vieilles tennis. A quelques pas, un minuscule coffee shop nous attendait pour fêter autour d'un très bon café la balade qui commence désormais.
Quelques joyeuses heures plus tard, l'exaltation s'effrite un peu : nous venons de faire une longue halte à la géniale librairie Tatsuya mais il pleut toujours, il fait nuit, et nous sommes perdus dans les ruelles de Daikanyama. Nous sommes passablement fatigués et avons du mal à réfléchir. Mais, pas très loin d'une station service où un employé très concerné par notre égarement tente de nous redonner quelques repères géographiques, j'aperçois une façade très soignée, dont la porte est protégée par un beau noren gris-bleu. Il y a également un petit panneau en bois sculpté qui orne la petite allée menant à l'entrée. Nous ne comprenons évidemment rien du tout à ce qui est inscrit. Mûs par un certain instinct (et une fatigue certaine...) nous décidons tout de même de franchir le noren. Il y a un petit moment d'étonnement généralisé à notre arrivée, tout le monde nous dévisage brièvement. Tout le monde cela signifie, la serveuse qui portait un petit plateau avec un service à saké, les clients assis autour des quelques tables de l'entrée, les autres clients installés au comptoir derrière lequel s'active avec élégance et précision un maître sushi qui lui aussi nous examine avant de nous inviter à nous installer face à lui. Ce que je retiens de ce monsieur, c'est son visage tranquille et très souriant bien qu'il n'ait pas souri une seule fois de la soirée, dont je garde un souvenir fascinant et attendri car le spectacle était double, en plus de délivrer une sensation de repos et de sérénité absolument bienvenue. D'une part je contemple inlassablement les gestes précis, gracieux, presque mystiques de notre hôte qui surveille de très près le travail de son second et guette aussi l'air de rien les réactions sur le visage de ses clients lors de la dégustation. D'autre part, je découvre pour la première fois le goût d'un nigiri. Je ne sais pas s'il s'agit du vrai goût d'un nigiri mais c'est un goût définitivement inédit. Le riz est très discrètement tiède, il n'est ni acide, ni sucré mais presque fruité, sa saveur ne tranche pas avec celle du poisson mais elle la soutient, elle qui est suave et voluptueuse. Aucun autre sushi du voyage ne révèlera la même sensation. Nous picorons chaque pièce avec joie, curiosité et presque émotion. A un moment, une jeune femme qui dîne avec son mari à nos côtés, se tourne vers nous et nous dit dans un anglais approximatif "Alors, comment êtes-vous arrivés ici, dans ce restaurant de Daikanyama ?"...


Un billet dédié à A., qui se reconnaîtra.

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lundi 21 septembre 2015

Embrasse-moi pour rien

C'est samedi après-midi, je vais à la librairie avec G. Je n'aime pas trop cet endroit (pour ne pas dire que je le déteste, car il multiplie les impostures, mais c'est le seul lieu de la ville où le rayon littérature, bien qu'indigent, reste supportable).
Il fait doux et les gens se pressent en terrasse, c'est bientôt l'heure de l'apéritif. Je porte de très vieilles chaussures, des ballerines patinées en cuir bleu que mes parents m'avaient offert juste avant la soutenance de ma thèse. Elles sont légères et confortables, elles portent pourtant le temps qui a passé depuis, vraiment vite.
G. me dit « Je descends au rayon poésie ». Il passe très furtivement la main dans mes cheveux, que je n'ai pas coupés depuis un an environ alors qu'ils étaient déjà très longs. Il disparaît aussi vite.
Je me dirige vers les tables de la rentrée littéraire et j'essaie de faire abstraction des conversations vraiment pénibles tenues par les libraires avec leurs clients, imprécis et pressés. J'ai chaud, je retrousse les manches de mon pull col bateau généreusement soldé cet été par l'Atelier de Production et de Création.
Une excitation très enfantine me traverse devant les nombreux titre qui me sont encore inconnus. Je pense à la maison bâtie en friandises et en biscuits dans Hansel et Gretel. Je lis plusieurs quatrièmes de couverture, quelques débuts, de très rares pages au hasard (cela n'arrive que lorsque les deux premières étapes sus-citées ont été franchies) et puis soudain, au début d'un roman, je lis ceci :
(…) l'oreille plaquée au tronc d'un arbre par grand vent, j'entends ses craquements, des gémissements, des douleurs, preuve qu'il souffre comme n'importe qui. Et même la forêt dans sa totalité, et le ciel, les nuages, les pierres, les rochers, et les galets au bord de la mer, leur endurance à l'usure, leur durée malgré tout, leur indifférence.
Alors, de façon imprévisible et pour des raisons absolument mystérieuses, tout disparaît, les autres gens et le sentiment d'étrangeté qu'ils m'inspirent, les libraires et leur prolixité vaine, les bruits de téléphone, les alarmes de la sécurité qui sonnent pour rien, tout disparaît, tout est avalé par ces quelques lignes qui me font monter les larmes aux yeux.
La silhouette de G. s'approche de moi. Je ne peux rien faire d'autre que de lui lire ce passage à voix basse. J'ai l'impression que je pourrais passer le reste de ma vie ainsi, à lire, relire, encore, encore, ces deux phrases.
J'achète ce livre, et aussi deux autres. Le soleil de la rue m'éblouit. J'avance en plissant les yeux. La main de G. et le sac qui contient mes nouveaux romans à commencer me rassurent. Il est bientôt l'heure de rejoindre ma mère, partie en début d'après-midi voir mon père à l'hôpital. Et j'espère, j'espère de tout mon cœur, qu'il n'aura bientôt plus jamais besoin de dormir dans cet endroit-là.

Le roman en question : Les amygdales de Gérard Lefort aux Editions de l'Olivier
Et bientôt, si je retrouve des forces, je finirai d'écrire ici sur le Japon.

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mardi 30 juin 2015

Fragments du Japon (1)

//Somewhere in Kyoto//

A Kyoto, nous louons une petite maison (non, pas celle de la photo). Le propriétaire, monsieur T., est céramiste. Son atelier occupe le sous-sol de notre location, lui habite avec son épouse à quelques mètres. On reconnait leur façade grâce à la vitrine qui renferme un vase en céladon, la céramique de prédilection de monsieur T.
Notre maison ne cesse de me réjouir ! J'aime le bruit des portes coulissantes, la texture du tatami sous les pieds, les objets colorés qui courent le long de la fenêtre de la cuisine, les odeurs de bois, de thé, de café chaud la matin, quand une lumière très douce baigne la pièce. Il nous arrive de réchauffer des croissants apportés la veille par madame T. et je ressens une exaltation très enfantine à utiliser le mini-four à cause des dessins adorables du minuteur. Nous avons par ailleurs nos propres munitions, des brioches fourrées à l'azuki, des petits pains au lait, du cake aux agrumes, de la brioche feuilletée à la cannelle... Assis en tailleur autour de la table carrée, nous déballons chaque jour un nouveau butin et chacune de ces cérémonies gourmandes inaugure la bonne journée qui commence.
Le quartier est à la fois tranquille et animé. Dans les rues qui se déplient en un dédale de petites échoppes, de cafés à essayer et de boutiques très spécialisées, nous découvrons à chaque promenade un lieu qui nous aimante. Il y a la microscopique boutique de jolis habits qui vend de très belles écharpes, le minuscule boui-boui (5 places au comptoir) où l'on vient grignoter des crevettes panées ou des croquettes de pommes de terre avec de la salade de chou et du saké en début de soirée, le restaurant de sushis où monsieur T. aime dîner avec son épouse et le supermarché qui constitue l'incontournable passage de chaque ballade. Tous les rayons me fascinent (tous les rayons de tous les supermarchés me fascineront jusqu'au dernier jour du voyage), je contemple la découpe du poisson derrière les grandes baies vitrées, les sandwiches et les bentos du rayon frais, les produits laitiers, les sucreries, les biscuits et les glaces... C'est sans fin.
La veille du dernier soir, monsieur T. nous fit savoir qu'il serait heureux de partager avec nous le dîner du lendemain. Il nous donna rendez-vous à vingt heures précises devant sa maison. Je me souviens qu'il faisait doux, qu'une veste légère était nécessaire sur la robe rose pâle mais que je pouvais me passer de collants. Monsieur T. quant à lui arborait une élégance très japonaise, des vêtements aux coupes simples mais au tombé impeccable, des matières subtiles, des couleurs neutres sans être ennuyeuses. Je le laissai discuter avec G., je trottinais à leurs côtés et je profitais de l'air du soir, des petites rues du quartier que j'avais appris à connaître, des façades fleuries, des portes en bois et des odeurs de nourriture, bouillon de légumes, miso, petites fritures, riz vapeur, qui s'élevaient dans la nuit. Deci-delà, des lampions tremblotants.
Nous avons traversé le parc, les temples. Monsieur T. nous a raconté très sérieusement que son épouse avait croisé à cet endroit, il y a quelques années, le fantôme d'une jeune femme. Juste là, avec des cheveux longs. J'avais l'impression d'être dans un roman de Haruki Murakami, du temps où il écrivait des bons romans.
Nous sommes passés sans nous arrêter devant toute une série de restaurants indéchiffrables, rideaux colorés mystérieux, impossible de voir l'intérieur des lieux. Puis Monsieur T. nous a fait un petit signe, nous étions arrivés. Personne dans la salle minuscule mais un patron très avenant, visiblement ravi de voir Monsieur T. Celui-ci a examiné la carte très peu de temps, je pense qu'il avait une idée vraiment précise de ce qu'il voulait nous faire goûter. Il a commandé des bières et nous avons tous les trois essuyé nos mains dans la tiédeur propre des rouleaux de serviettes chaudes. Monsieur T. a passé la sienne sur son visage avant de la replier au carré. Il nous a demandé si l'on mangeait de tout et je crois que même si cela n'avait pas été le cas, je lui aurais dit oui parce que pour rien au monde je n'aurais voulu rater ce qu'il avait prévu. Il passa la commande et le patron acquiesça en souriant (je peux vous dire que ce soir-là, je me suis promis d'apprendre autant de japonais que possible pour le prochain voyage).
D'abord, pour mettre en appétit, du caillé de soja qu'on prélève délicatement avec ses baguettes et qu'on trempe dans la sauce soja agrémentée de wasabi et de wakame. C'est simple, délicat, très frais. Puis, en contraste avec ces bouchées légères presque minérales, le patron déposa sur la table un large plat creux en terre cuite qui contient une soupe très épaisse, dense et sombre. Elle était agrémentée de cubes de tofu très lisse et moelleux, de champignons et de plusieurs variétés d'algues. Chaque convive déposait au creux de son bol un minuscule dôme de gingembre fraîchement râpé, quelques rondelles de ciboule, puis répandait plusieurs larges cuillerées de soupe. C'était terriblement bien assaisonné, robuste et réconfortant.
Puis le dîner prit une nouvelle dimension. Le patron débarrassa la table, remplit les verres de bière et apporta sur un plateau en inox trois fois trois petites brochettes. On ne distingue pas vraiment ce qui les compose car chaque élément est enveloppé d'une pâte à beignet finement bullée, bien mate. C'est très appétissant. Le patron verse de la sauce (maison ! C'est le secret de son succès nous dira plus tard Monsieur T.) dans des coupelles et retourne s'affairer derrière son comptoir. Monsieur T. nous invite à goûter. Je trempe ma première brochette dans la sauce secrète, brune, très épaisse, brillante. Je croque. C'est chaud ! La pâte à beignet est très légère, croustillante à l'extérieur et tendre autour de l'élément central, à savoir pour commencer un shiitaké, suave et velouté.
Chaque brochette est comme une petite surprise, c'est monsieur T. qui choisit et qui passe la commande. Je ne saurais dire ce que j'ai préféré parmi le poulpe,la crevette, le poireau, l'oignon nouveau, la tomate avec de la mozzarella (!), le boeuf extrêmement tendre et goûteux, le ravioli tout dodu, le mochi bien chewy et peut-être quand même celui qui m'a fascinée, l'oeuf entier ! Un oeuf au jaune souple et soyeux entièrement recouvert de pâte à beignet, le tout sublimé par la sauce magique. Mon enthousiasme amusa beaucoup monsieur T. qui mangeait ses brochettes avec calme et élégance en évoquant l'un de ses amis qui tient un restaurant de soba à Kamakura.
Nous avons quitté le restaurant de très bonne humeur avec la bénédiction du patron.
De retour dans notre cuisine, après avoir longuement remercié monsieur T. pour sa gentillesse, nous préparons du thé et grignotons du chocolat au matcha. Je me surprends à repenser aux patates douces qui rôtissent lentement sur les braises et qu'on trouve aux caisses du supermarché du quartier. On les saisit avec des pinces en bois et on les glisse, brûlantes, dans des sacs en papier brun. Je regrette de ne pas y avoir goûté mais G. dit que nous reviendrons bientôt au Japon...

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lundi 25 mai 2015

Les souvenirs de la jeunesse


//Ce billet ne parle pas du Japon et la photographie qui l'illustre a été prise à Greenpoint, dont il n'est pas du tout question non plus. Vous pouvez bouder.//

En 1996, je m'ennuie en première S et j'habite à L., une ville sans cinéma, malheur absolu. Pour voir des films, il faut prendre un bus (le B, le H, je ne sais plus, je déteste me souvenir de ça) car il y a deux cinémas dans la ville voisine. Le premier m'exaspère, il s'appelle le Royal et trône sur une grande place passante. C'est avant tout un lieu classique de rendez-vous dans cette ville grise et moche où tout le monde dit On se retrouve devant le Royal. Il y passe les James Bond, Jurassic Park, des comédies françaises et des films avec Tom Cruise. Il n'y a pas de versions originales. L'autre cinéma, le Rex, me fait un peu peur. Les salles sont vieillottes et sentent souvent l'urine. Mais c'est là que passent les Woody Allen, et c'est là que j'ai vu Conte d'été.
Pour d'obscures et mystérieuses raisons, je n'ai pas vu Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) au moment de sa sortie, en juin 96. Peut-être qu'il ne passait pas au Rex, ou qu'il n'est pas resté longtemps en salle, et puis il y avait le bac de français qui m'accaparait un peu. Ainsi, mon souvenir concernant le film est très fugitif : je dîne en famille chez mes grands-parents et sur l'écran de la télévision cathodique apparaît la troupe des acteurs savamment réunis par Desplechin. Je les trouve jeunes, beaux et mystérieux. Le titre du film m'intrigue et m'inspire.
Je sais que je verrai le film plus tard sur une VHS, l'année suivante sans doute, mais je ne me souviens pas de ma première fois parce que je l'ai vu, puis tellement revu, des dizaines, des centaines, des milliards de fois, je connais tellement par coeur les répliques et les expressions de Paul Dédalus, sa chemise blanche, son cardigan marron, ses cheveux pas coiffés, son écharpe trop moche, ses expressions géniales, je les ai tellement vues que les visionnages se confondent et m'ont fait oublier cette première fois.
Je portais intensément en moi les dialogues et les situations du film. Ils me soutiennent, me consolent, me donnent espoir, me réjouissent lorsque plus tard, ma vie d'adulte commence et me blesse, m'enlise, me déçoit. Je me rêve vingt fois normalienne, perpétuelle thésarde, amoureuse indécise, angoissée et maladroite. J'ai l'idée qu'on rompt avec un garçon en articulant dans le téléphone d'un foyer pour jeunes filles Tu es mort pour moi. J'ai l'idée aussi qu'on dit à un garçon qu'on a aimé Je t'ai changé.
J'ai envie d'un duffle-coat jaune, de lire Jean-Luc Marion, de jouer au mikado, d'écouter Heaven is ten zillion light years away, d'aller voir mon directeur de thèse à Antony et de boire un café au Rostand.
J'entends les voix de Paul, d'Esther et de Sylvia, la voix nouvelle et étrange de Jeanne Balibar, le mélange de dérision crue, poétique, l'incandescence des sentiments et leur retenue à la fois.
Mais je trouve qu'on a moins, que la vie nous donne moins qu'à tous les couple qu'on connait. Alors, un jour, ça n'ira plus parce qu'on ne peut pas s'empêcher de vivre tout le temps, Esther. On ne peut pas s'aimer si la vie ne nous donne rien.
Tu sais, je ne m'en remettrai pas de te connaître.
C'est étrange. Vous étiez brillant. Et puis c'est Nathan qui s'est mis à écrire. Rabier de même. Et vous, rien...
J'ai compris que les arbres étaient infiniment immémoriaux et hostiles. Comme si on était haï. Et j'ai eu atrocement peur.
Ça me brûle d'être avec toi.
C'est tellement triste de t'entendre parler des sentiments comme... je sais pas quoi. "Qu'il faut mûrir". Quand tu mûris, tu tombes et tu pourris.
Evidemment, la scène de la lettre d'Esther m'émeut infiniment à chaque visionnage, et même juste quand j'y pense. C'est ce regard si discrètement voilé par les larmes retenues et cette belle voix grave qui dit Tu as fait de ma vie un enchantement et Alors ton absence s'endort tout contre mon esprit.
Si Lacan a tellement raison de dire que l'inconscient est structuré comme un langage, quelque chose de définitif s'est structuré dans mon inconscient à partir du langage de Comment je me suis disputé. Une façon d'être au monde, de s'exprimer, d'aimer, d'aimer le cinéma aussi.
J'adore la scène où Paul Dédalus est chez l'analyste:
-Vous ne dites rien... 
-Je n'ai rien à dire.


Lestée de tout cela, et des nombreux entretiens radiophoniques donnés récemment par Desplechin, je me suis précipitée au cinéma mercredi soir, après une très longue journée de travail et le ventre vide, c'était le jour de sortie de Trois souvenirs de ma jeunesse.
A l'issue de la séance, j'aurais pu être énervée ou très triste parce que le film est assez raté (le personnage d'Esther, insupportable, est en partie responsable de cette sensation). Le fait qu'il ait été annoncé comme un prequel rend tatillon sur un tas de détails (mais Paul n'est pas anthropologue, il a fait des études de philosophie à l'ENS ! Mais sa mère ne s'est pas suicidée, elle est morte d'un cancer du sein ! etc), et surtout sur le monologue accusateur de Paul, qui taxe un ami de lui avoir ravi Esther alors même que dans Comment je me suis disputé, il sort avec Sylvia qui est pourtant la compagne de son meilleur ami.
Peu importe.
Après la séance, il était tard, on ne pouvait plus dîner nulle part et personne n'avait envie de cuisiner. En passant devant la pizzeria où j'avais promis que l'on n'irait plus jamais (notamment à cause du Japon, mais c'est une autre et longue histoire), je n'avais pourtant envie que de cela, une part de pizza bien chaude, avec de l'huile piquante dessus. La pizzéria était quasiment vide, les derniers clients finissaient leurs verres. Je tente une approche timide, à peine insistante, la patronne est compatissante et nous repartons dix minutes plus tard, ravis et triomphants, avec nos boîtes carrées à la main.
Je mangerai cette pizza avec les doigts, à même le carton, et elle sera plutôt bonne, chaude, douce, très moelleuse. Pas du tout la meilleure pizza du monde mais là aussi, peu importe.
Oui, peu importe, exactement comme le film était plutôt mauvais, comme je l'exprime à G. en découpant une nouvelle part de pizza. Peu importe, précisément parce qu'il est là, avec moi, à m'écouter, me comprendre, accepter les petites lubies, les grands emportements, les tristesses et les élans passionnés, les radotages cinématographiques tout le temps, toujours il est là. Sa présence prouve que la malédiction du ratage, telle que je l'ai longtemps fantasmée à travers le personnage de Paul Dédalus ne s'est pas réalisée, heureusement. Et en même temps, je crois que ce qui permet cela, en partie mais précisément, ce sont les milliards de visionnages de Comment je me suis disputé, et ce que ce film a instillé dans mon être, toutes ces identifications modifiées par les déformations intimes que j'y ai apporté, à grand peine parfois, parce qu'il fut long d'arriver à admettre que le bonheur puisse être gai.

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jeudi 7 mai 2015

Le coeur vraiment très grenadine


Savourer un bento à Shimanekoken et repartir avec des petits biscuits à grignoter sur le chemin du parc Inokashira.
Faire une virée sur le lac dans un pédalo-cygne.
Jouer sa chance et tenter d'obtenir sa figurine préférée dans les distributeurs à 200 yens.
La vie était douce le dimanche à Tokyo.
J'éprouve quelques difficultés avec le quotidien ordinaire à présent.

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jeudi 9 avril 2015

Manque moi moins


Un dimanche, dans l'appartement désert et silencieux, je décide d'affronter le sac en papier très épais et vraiment abîmé qui contient l'intégralité de ma correspondance durant les quinze dernières années. J'ai tout vidé sur le parquet, on ne pouvait plus circuler dans mon bureau. C'était comme un déluge d'enveloppes, de cartes postales, de petits mots, des centaines de timbres, de tampons postaux, de via air mail et de prioritaire, et puis toutes ces adresses où j'ai habité, la chambre de la prépa, les chambres de la résidence près de la fac de médecine, l'appartement en lisière de la grande route, le studio avec la grande cheminée, le premier appartement avec G., et ses huisseries saumon que nous n'avons jamais repeintes.
Autrefois, je rangeais mon courrier dans des boîtes dédiées mais au fil des années et des déménagements, les boîtes sont devenues trop petites et n'étaient pas faciles à transporter (elles étaient en carton mou), alors, la dernière fois qu'il a fallu s'en occuper, avec une certaine précipitation, je les ai toutes vidées dans ce fameux sac en papier, qui devait bien peser dix kilos.
Je commence à faire le tri. Certains expéditeurs sont très constants et cohérents dans leur choix de papeterie, la tâche est facile. Mais au milieu des écritures familières, je suis parfois obligée de retourner l'enveloppe, voire de parcourir la lettre qu'elle contient (ce que je m'étais promis de ne pas faire) et je suis étonnée par les piles qui commencent à se former, de correspondants oubliés, perdus de vue, et qui pourtant m'écrivent des choses très justes et douces. Je trouve notamment plusieurs lettres d'une fille qui s'appelle A. C'est l'été juste avant le début de l'externat, je suis rentrée chez mes parents et je m'ennuie, elle travaille dans une maison de retraite et elle raconte, elle raconte les odeurs, les peaux qu'il faut toucher, les voix qui s'éteignent, la solitude commune, et elle dit avec beaucoup de pudeur que c'est dur. Pas trop fort, avec délicatesse, parce qu'elle sait que c'est aussi un avant-goût des études de médecine que nous n'avons pas encore finies, et qu'il ne faut pas commencer à se plaindre. Elle dit J'aime t'écrire parce que j'aime lire tes réponses et j'ai un peu envie de pleurer, ce qui était précisément ce que je voulais absolument éviter.
Bientôt, le désordre se transforme en piles instables d'enveloppes dispersées sur le parquet. Elles sont parfois très soignées, découpées dans des jolis papiers ou des pages de magazines, avec une prédilection pour les images de chocolat, de gâteaux, de gaufres. Je m'arrête devant la liasse plutôt épaisse de lettres venant de mon ami J. et je suis étonnée par le volume qu'elles représentent. Il y a une enveloppe plus grande que les autres, fabriquée dans du très beau papier, assez épais, et dessus des silhouette floues font tourner des robes couleur pastel. Le timbre vient des Etats-Unis, je ne me rappelais pas que J. y soit allé. J'extrais de l'enveloppe deux feuillets lignés, jaune pâle, recouverts recto-verso de l'écriture pressée, serrée, de J. Il y a aussi deux photographies du pont de Brooklyn. Il neige cet hiver-là à New York m'écrit J. Voici les photos prise avec l'argentique qu'il vient d'acheter sur ebay. Il travaille comme garçon au pair et comme la famille qui l'héberge est très satisfaite de ses services, elle a décidé de lui offrir quelques jours de vacances en Californie, il a hâte, c'est idiot, mais il ne pourra pas s'empêcher d'aller faire un tour à Hollywood. Il y a quelques semaines, il a assisté à un tournage de Tim Burton, ravi. Et il a aussi passé une après-midi avec Michel Gondry, son autre idole de l'époque (nous n'avions pas les mêmes !). Est-ce que j'ai vu Elephant ? Ça lui a beaucoup plu. Il me demande mon numéro de téléphone parce que comme ça, ce sera plus vivant, notamment pour parler du cinéma.
Je suis obligée de m'arrêter deux minutes dans mon classement après la lecture de cette lettre qui me touche d'autant plus que je sais que l'écriture demande à J. un certain effort, lui qui n'aimait pas du tout l'école et ses contraintes. Qu'est devenu J. ? La dernière fois que je l'ai vu, c'était tout à fait par hasard, dans la pénombre d'un concert, on n'y voyait rien, je ne me souviens plus de ses traits.
Je pourrais, par l'intermédiaire de la modernité, tenter de retrouver J., mais je crains de me confronter à la constation, cruelle, que si nous n'avons pas cherché à maintenir un lien, malgré tout ce qui nous était communément cher, alors ce lien n'avait pas lieu de perdurer. La tristesse persiste dans ma gorge en glissant les deux feuillets lignés et les photographies qui l'accompagnent dans la belle enveloppe mais je me dis qu'après tout, cela a existé, que j'ai eu la chance pendant ces années de partager quelque chose d'intime avec J., que c'était chouette, et je préfère, même si cela est discutable, rester avec ce souvenir-là de lui plutôt que découvrir qu'on ne s'entendrait peut-être plus du tout.

Je finis par rassembler les lettres de chaque expéditeur avec de la ficelle de cuisine. Le chagrin cède un peu la place à la tendresse quand je revois les enveloppes décorées de mon amie E., les lettres tant aimées et connues presque par coeur d'un autre J., la correspondance soutenue entretenue avec un écrivain que j'adorais à l'adolescence. J'ai un souvenir très fort de mes propres lettres, surtout pendant les deux premières années de médecine, quand j'écrivais très tard le soir avec une jubilation intense. Je me souviens aussi de mon impatience quotidienne à guetter le facteur et le plaisir qu'il y avait à remonter dans ma chambre avec des lettres à ouvrir, à lire, pour retrouver dans ces enveloppes soignées toutes ces voix si lointaines qui me manquaient. 

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Manque moi moins est une chanson que vous pouvez écouter ICI


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Vendredi après-midi, l'avion pour le Japon, mais je ne peux pas partir sans évoquer un film qui m'a fait tellement d'effet que je suis retournée le voir quarante-huit heures après son premier visionnage.
Dans La Sapienza, Eugène Green démontre de façon géniale et merveilleuse qu'au-delà de la perte, de toutes les pertes possibles, quelque chose de l'ordre de la grâce, de l'amour absolu, nous est accessible, sous plusieurs formes possibles. C'est un film qui parle de la psychanalyse, de l'architecture, de l'Italie, du Bernin et de Borromini, des messagers invisibles, et de la lumière, condition indépassable à l'existence de chacun. C'est un film qui encourage à ne pas accepter ce que le monde s'acharne à nous vendre comme beau, désirable, nécessaire, alors que c'est ce qu'il y a de plus périssable et dérisoire.
Depuis, j'ai envie de revoir tous les films d'Eugène Green, je fais une fixation sur Monteverdi, je prévois des vacances en Italie et je me demande ce qu'en penserait mon ami J., avec qui je parlais si souvent de cinéma...

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lundi 23 mars 2015

Nicole, ou le bruit des nuits d'été


C'est l'été dans une banlieue canadienne. L'asphalte est brûlant, les ventilateurs tournent à plein régime, le linge sèche à une vitesse folle dans les jardins au carré de la zone pavillonnaire.
Nicole, cheveux courts, tennis en toile-short en jean et sac tissé à tête de chat en bandoulière, traîne son humour désabusé et son regard placide dans les rues à angle droit qu'elle dévale à bicyclette. Avec Véronique, sa meilleure amie, elles trompent l'ennui de cet été languissant autour de parties de mini-golf et de cornets glacés vanille-chocolat. Pendant ces interminables journées de juillet, beaucoup de choses ratent, les entraves s'accumulent et le désir finit par s'embrouiller. D'ailleurs, Nicole n'arrive toujours pas à dormir...
Dans la maison familiale désertée par les parents, Véronique et Nicole sont bientôt rejointes par le frère de cette dernière, escorté des deux musiciens qui composent leur groupe de rock, persévérant et triste, aux chansons sans paroles. La nuit venue, autour de la piscine, au milieu de bières, de cigarettes et de biscuits maison, leurs conversations évoquent confusément les humiliations passées et les aspirations à venir, comme par exemple ce voyage en Islande pour lequel Nicole a pris des billets pour deux. Depuis, elle a bombé en noir sa paire de Doc Martens fleurie et Véronique ne se sépare plus de son dictionnaire islandais. Tout l'enjeu de ce voyage est de faire rien, mais ailleurs, et je peux vous dire que cette idée de rien ailleurs m'était particulièrement familière dans les années 90. Mais alors que Nicole ne cache pas sa consternation quant à la liste de consignes pragmatiques et donc déprimantes laissées par ses parents à son égard, le seul mot islandais qui filtre des révisions linguistiques de Véronique sera ryksuga*... Déjà, les malentendus infimes laissent deviner des écarts plus intimes.
Mais il n'est pas encore l'heure du départ, l'insomnie de Nicole persiste et malgré le respect de l'arrosage préconisé, les tomates du jardin familial finissent par pourrir mollement au soleil.
Tu dors Nicole est l'histoire d'une impatience indolente sous canicule dont les enjeux dramatiques se nouent entre un garçon et une fille autour d'un granité à la cerise ou d'un sandwich à la tomate, et cela me fait toujours plus d'effet que n'importe quelle aventure interstellaire.

*en Islande, ryksuga désigne un aspirateur

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