lundi 25 mai 2015

Les souvenirs de la jeunesse


//Ce billet ne parle pas du Japon et la photographie qui l'illustre a été prise à Greenpoint, dont il n'est pas du tout question non plus. Vous pouvez bouder.//

En 1996, je m'ennuie en première S et j'habite à L., une ville sans cinéma, malheur absolu. Pour voir des films, il faut prendre un bus (le B, le H, je ne sais plus, je déteste me souvenir de ça) car il y a deux cinémas dans la ville voisine. Le premier m'exaspère, il s'appelle le Royal et trône sur une grande place passante. C'est avant tout un lieu classique de rendez-vous dans cette ville grise et moche où tout le monde dit On se retrouve devant le Royal. Il y passe les James Bond, Jurassic Park, des comédies françaises et des films avec Tom Cruise. Il n'y a pas de versions originales. L'autre cinéma, le Rex, me fait un peu peur. Les salles sont vieillottes et sentent souvent l'urine. Mais c'est là que passent les Woody Allen, et c'est là que j'ai vu Conte d'été.
Pour d'obscures et mystérieuses raisons, je n'ai pas vu Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) au moment de sa sortie, en juin 96. Peut-être qu'il ne passait pas au Rex, ou qu'il n'est pas resté longtemps en salle, et puis il y avait le bac de français qui m'accaparait un peu. Ainsi, mon souvenir concernant le film est très fugitif : je dîne en famille chez mes grands-parents et sur l'écran de la télévision cathodique apparaît la troupe des acteurs savamment réunis par Desplechin. Je les trouve jeunes, beaux et mystérieux. Le titre du film m'intrigue et m'inspire.
Je sais que je verrai le film plus tard sur une VHS, l'année suivante sans doute, mais je ne me souviens pas de ma première fois parce que je l'ai vu, puis tellement revu, des dizaines, des centaines, des milliards de fois, je connais tellement par coeur les répliques et les expressions de Paul Dédalus, sa chemise blanche, son cardigan marron, ses cheveux pas coiffés, son écharpe trop moche, ses expressions géniales, je les ai tellement vues que les visionnages se confondent et m'ont fait oublier cette première fois.
Je portais intensément en moi les dialogues et les situations du film. Ils me soutiennent, me consolent, me donnent espoir, me réjouissent lorsque plus tard, ma vie d'adulte commence et me blesse, m'enlise, me déçoit. Je me rêve vingt fois normalienne, perpétuelle thésarde, amoureuse indécise, angoissée et maladroite. J'ai l'idée qu'on rompt avec un garçon en articulant dans le téléphone d'un foyer pour jeunes filles Tu es mort pour moi. J'ai l'idée aussi qu'on dit à un garçon qu'on a aimé Je t'ai changé.
J'ai envie d'un duffle-coat jaune, de lire Jean-Luc Marion, de jouer au mikado, d'écouter Heaven is ten zillion light years away, d'aller voir mon directeur de thèse à Antony et de boire un café au Rostand.
J'entends les voix de Paul, d'Esther et de Sylvia, la voix nouvelle et étrange de Jeanne Balibar, le mélange de dérision crue, poétique, l'incandescence des sentiments et leur retenue à la fois.
Mais je trouve qu'on a moins, que la vie nous donne moins qu'à tous les couple qu'on connait. Alors, un jour, ça n'ira plus parce qu'on ne peut pas s'empêcher de vivre tout le temps, Esther. On ne peut pas s'aimer si la vie ne nous donne rien.
Tu sais, je ne m'en remettrai pas de te connaître.
C'est étrange. Vous étiez brillant. Et puis c'est Nathan qui s'est mis à écrire. Rabier de même. Et vous, rien...
J'ai compris que les arbres étaient infiniment immémoriaux et hostiles. Comme si on était haï. Et j'ai eu atrocement peur.
Ça me brûle d'être avec toi.
C'est tellement triste de t'entendre parler des sentiments comme... je sais pas quoi. "Qu'il faut mûrir". Quand tu mûris, tu tombes et tu pourris.
Evidemment, la scène de la lettre d'Esther m'émeut infiniment à chaque visionnage, et même juste quand j'y pense. C'est ce regard si discrètement voilé par les larmes retenues et cette belle voix grave qui dit Tu as fait de ma vie un enchantement et Alors ton absence s'endort tout contre mon esprit.
Si Lacan a tellement raison de dire que l'inconscient est structuré comme un langage, quelque chose de définitif s'est structuré dans mon inconscient à partir du langage de Comment je me suis disputé. Une façon d'être au monde, de s'exprimer, d'aimer, d'aimer le cinéma aussi.
J'adore la scène où Paul Dédalus est chez l'analyste:
-Vous ne dites rien... 
-Je n'ai rien à dire.


Lestée de tout cela, et des nombreux entretiens radiophoniques donnés récemment par Desplechin, je me suis précipitée au cinéma mercredi soir, après une très longue journée de travail et le ventre vide, c'était le jour de sortie de Trois souvenirs de ma jeunesse.
A l'issue de la séance, j'aurais pu être énervée ou très triste parce que le film est assez raté (le personnage d'Esther, insupportable, est en partie responsable de cette sensation). Le fait qu'il ait été annoncé comme un prequel rend tatillon sur un tas de détails (mais Paul n'est pas anthropologue, il a fait des études de philosophie à l'ENS ! Mais sa mère ne s'est pas suicidée, elle est morte d'un cancer du sein ! etc), et surtout sur le monologue accusateur de Paul, qui taxe un ami de lui avoir ravi Esther alors même que dans Comment je me suis disputé, il sort avec Sylvia qui est pourtant la compagne de son meilleur ami.
Peu importe.
Après la séance, il était tard, on ne pouvait plus dîner nulle part et personne n'avait envie de cuisiner. En passant devant la pizzeria où j'avais promis que l'on n'irait plus jamais (notamment à cause du Japon, mais c'est une autre et longue histoire), je n'avais pourtant envie que de cela, une part de pizza bien chaude, avec de l'huile piquante dessus. La pizzéria était quasiment vide, les derniers clients finissaient leurs verres. Je tente une approche timide, à peine insistante, la patronne est compatissante et nous repartons dix minutes plus tard, ravis et triomphants, avec nos boîtes carrées à la main.
Je mangerai cette pizza avec les doigts, à même le carton, et elle sera plutôt bonne, chaude, douce, très moelleuse. Pas du tout la meilleure pizza du monde mais là aussi, peu importe.
Oui, peu importe, exactement comme le film était plutôt mauvais, comme je l'exprime à G. en découpant une nouvelle part de pizza. Peu importe, précisément parce qu'il est là, avec moi, à m'écouter, me comprendre, accepter les petites lubies, les grands emportements, les tristesses et les élans passionnés, les radotages cinématographiques tout le temps, toujours il est là. Sa présence prouve que la malédiction du ratage, telle que je l'ai longtemps fantasmée à travers le personnage de Paul Dédalus ne s'est pas réalisée, heureusement. Et en même temps, je crois que ce qui permet cela, en partie mais précisément, ce sont les milliards de visionnages de Comment je me suis disputé, et ce que ce film a instillé dans mon être, toutes ces identifications modifiées par les déformations intimes que j'y ai apporté, à grand peine parfois, parce qu'il fut long d'arriver à admettre que le bonheur puisse être gai.

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jeudi 7 mai 2015

Le coeur vraiment très grenadine


Savourer un bento à Shimanekoken et repartir avec des petits biscuits à grignoter sur le chemin du parc Inokashira.
Faire une virée sur le lac dans un pédalo-cygne.
Jouer sa chance et tenter d'obtenir sa figurine préférée dans les distributeurs à 200 yens.
La vie était douce le dimanche à Tokyo.
J'éprouve quelques difficultés avec le quotidien ordinaire à présent.

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jeudi 9 avril 2015

Manque moi moins


Un dimanche, dans l'appartement désert et silencieux, je décide d'affronter le sac en papier très épais et vraiment abîmé qui contient l'intégralité de ma correspondance durant les quinze dernières années. J'ai tout vidé sur le parquet, on ne pouvait plus circuler dans mon bureau. C'était comme un déluge d'enveloppes, de cartes postales, de petits mots, des centaines de timbres, de tampons postaux, de via air mail et de prioritaire, et puis toutes ces adresses où j'ai habité, la chambres de la prépa, les chambres de la résidence près de la fac de médecine, l'appartement en lisière de la grande route, le studio avec la grande cheminée, le premier appartement avec G., et ses huisseries saumon que nous n'avons jamais repeintes.
Autrefois, je rangeais mon courrier dans des boîtes dédiées mais au fil des années et des déménagements, les boîtes sont devenues trop petites et n'étaient pas faciles à transporter (elles étaient en carton mou), alors, la dernière fois qu'il a fallu s'en occuper, avec une certaine précipitation, je les ai toutes vidées dans ce fameux sac en papier, qui devait bien peser dix kilos.
Je commence à faire le tri. Certains expéditeurs sont très constants et cohérents dans leur choix de papeterie, la tâche est facile. Mais au milieu des écritures familières, je suis parfois obligée de retourner l'enveloppe, voire de parcourir la lettre qu'elle contient (ce que je m'étais promis de ne pas faire) et je suis étonnée par les piles qui commencent à se former, de correspondants oubliés, perdus de vue, et qui pourtant m'écrivent des choses très justes et douces. Je trouve notamment plusieurs lettres d'une fille qui s'appelle A. C'est l'été juste avant le début de l'externat, je suis rentrée chez mes parents et je m'ennuie, elle travaille dans une maison de retraite et elle raconte, elle raconte les odeurs, les peaux qu'il faut toucher, les voix qui s'éteignent, la solitude commune, et elle dit avec beaucoup de pudeur que c'est dur. Pas trop fort, avec délicatesse, parce qu'elle sait que c'est aussi un avant-goût des études de médecine que nous n'avons pas encore finies, et qu'il ne faut pas commencer à se plaindre. Elle dit J'aime t'écrire parce que j'aime lire tes réponses et j'ai un peu envie de pleurer, ce qui était précisément ce que je voulais absolument éviter.
Bientôt, le désordre se transforme en piles instables d'enveloppes dispersées sur le parquet. Elles sont parfois très soignées, découpées dans des jolis papiers ou des pages de magazines, avec une prédilection pour les images de chocolat, de gâteaux, de gaufres. Je m'arrête devant la liasse plutôt épaisse de lettres venant de mon ami J. et je suis étonnée par le volume qu'elles représentent. Il y a une enveloppe plus grande que les autres, fabriquée dans du très beau papier, assez épais, et dessus des silhouette floues font tourner des robes couleur pastel. Le timbre vient des Etats-Unis, je ne me rappelais pas que J. y soit allé. J'extrais de l'enveloppe deux feuillets lignés, jaune pâle, recouverts recto-verso de l'écriture pressée, serrée, de J. Il y a aussi deux photographies du pont de Brooklyn. Il neige cet hiver-là à New York m'écrit J. Voici les photos prise avec l'argentique qu'il vient d'acheter sur ebay. Il travaille comme garçon au pair et comme la famille qui l'héberge est très satisfaite de ses services, elle a décidé de lui offrir quelques jours de vacances en Californie, il a hâte, c'est idiot, mais il ne pourra pas s'empêcher d'aller faire un tour à Hollywood. Il y a quelques semaines, il a assisté à un tournage de Tim Burton, ravi. Et il a aussi passé une après-midi avec Michel Gondry, son autre idole de l'époque (nous n'avions pas les mêmes !). Est-ce que j'ai vu Elephant ? Ça lui a beaucoup plu. Il me demande mon numéro de téléphone parce que comme ça, ce sera plus vivant, notamment pour parler du cinéma.
Je suis obligée de m'arrêter deux minutes dans mon classement après la lecture de cette lettre qui me touche d'autant plus que je sais que l'écriture demande à J. un certain effort, lui qui n'aimait pas du tout l'école et ses contraintes. Qu'est devenu J. ? La dernière fois que je l'ai vu, c'était tout à fait par hasard, dans la pénombre d'un concert, on n'y voyait rien, je ne me souviens plus de ses traits.
Je pourrais, par l'intermédiaire de la modernité, tenter de retrouver J., mais je crains de me confronter à la constation, cruelle, que si nous n'avons pas cherché à maintenir un lien, malgré tout ce qui nous était communément cher, alors ce lien n'avait pas lieu de perdurer. La tristesse persiste dans ma gorge en glissant les deux feuillets lignés et les photographies qui l'accompagnent dans la belle enveloppe mais je me dis qu'après tout, cela a existé, que j'ai eu la chance pendant ces années de partager quelque chose d'intime avec J., que c'était chouette, et je préfère, même si cela est discutable, rester avec ce souvenir-là de lui plutôt que découvrir qu'on ne s'entendrait peut-être plus du tout.

Je finis par rassembler les lettres de chaque expéditeur avec de la ficelle de cuisine. Le chagrin cède un peu la place à la tendresse quand je revois les enveloppes décorées de mon amie E., les lettres tant aimées et connues presque par coeur d'un autre J., la correspondance soutenue entretenue avec un écrivain que j'adorais à l'adolescence. J'ai un souvenir très fort de mes propres lettres, surtout pendant les deux premières années de médecine, quand j'écrivais très tard le soir avec une jubilation intense. Je me souviens aussi de mon impatience quotidienne à guetter le facteur et le plaisir qu'il y avait à remonter dans ma chambre avec des lettres à ouvrir, à lire, pour retrouver dans ces enveloppes soignées toutes ces voix si lointaines qui me manquaient. 

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Manque moi moins est une chanson que vous pouvez écouter ICI


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Vendredi après-midi, l'avion pour le Japon, mais je ne peux pas partir sans évoquer un film qui m'a fait tellement d'effet que je suis retournée le voir quarante-huit heures après son premier visionnage.
Dans La Sapienza, Eugène Green démontre de façon géniale et merveilleuse qu'au-delà de la perte, de toutes les pertes possibles, quelque chose de l'ordre de la grâce, de l'amour absolu, nous est accessible, sous plusieurs formes possibles. C'est un film qui parle de la psychanalyse, de l'architecture, de l'Italie, du Bernin et de Borromini, des messagers invisibles, et de la lumière, condition indépassable à l'existence de chacun. C'est un film qui encourage à ne pas accepter ce que le monde s'acharne à nous vendre comme beau, désirable, nécessaire, alors que c'est ce qu'il y a de plus périssable et dérisoire.
Depuis, j'ai envie de revoir tous les films d'Eugène Green, je fais une fixation sur Monteverdi, je prévois des vacances en Italie et je me demande ce qu'en penserait mon ami J., avec qui je parlais si souvent de cinéma...

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lundi 23 mars 2015

Nicole, ou le bruit des nuits d'été


C'est l'été dans une banlieue canadienne. L'asphalte est brûlant, les ventilateurs tournent à plein régime, le linge sèche à une vitesse folle dans les jardins au carré de la zone pavillonnaire.
Nicole, cheveux courts, tennis en toile-short en jean et sac tissé à tête de chat en bandoulière, traîne son humour désabusé et son regard placide dans les rues à angle droit qu'elle dévale à bicyclette. Avec Véronique, sa meilleure amie, elles trompent l'ennui de cet été languissant autour de parties de mini-golf et de cornets glacés vanille-chocolat. Pendant ces interminables journées de juillet, beaucoup de choses ratent, les entraves s'accumulent et le désir finit par s'embrouiller. D'ailleurs, Nicole n'arrive toujours pas à dormir...
Dans la maison familiale désertée par les parents, Véronique et Nicole sont bientôt rejointes par le frère de cette dernière, escorté des deux musiciens qui composent leur groupe de rock, persévérant et triste, aux chansons sans paroles. La nuit venue, autour de la piscine, au milieu de bières, de cigarettes et de biscuits maison, leurs conversations évoquent confusément les humiliations passées et les aspirations à venir, comme par exemple ce voyage en Islande pour lequel Nicole a pris des billets pour deux. Depuis, elle a bombé en noir sa paire de Doc Martens fleurie et Véronique ne se sépare plus de son dictionnaire islandais. Tout l'enjeu de ce voyage est de faire rien, mais ailleurs, et je peux vous dire que cette idée de rien ailleurs m'était particulièrement familière dans les années 90. Mais alors que Nicole ne cache pas sa consternation quant à la liste de consignes pragmatiques et donc déprimantes laissées par ses parents à son égard, le seul mot islandais qui filtre des révisions linguistiques de Véronique sera ryksuga*... Déjà, les malentendus infimes laissent deviner des écarts plus intimes.
Mais il n'est pas encore l'heure du départ, l'insomnie de Nicole persiste et malgré le respect de l'arrosage préconisé, les tomates du jardin familial finissent par pourrir mollement au soleil.
Tu dors Nicole est l'histoire d'une impatience indolente sous canicule dont les enjeux dramatiques se nouent entre un garçon et une fille autour d'un granité à la cerise ou d'un sandwich à la tomate, et cela me fait toujours plus d'effet que n'importe quelle aventure interstellaire.

*en Islande, ryksuga désigne un aspirateur

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dimanche 1 mars 2015

Ils obtenaient lentement, morceau par morceau, des choses de leur vie

//La scène se passe en fait à Tampere, en Finlande//

Quelques nuits passées à essayer de s'endormir sur un matelas appartenant en temps normal à d'autres gens. Evidemment, je n'y arrive pas du tout, ou alors vraiment mal. J'écoute les bruits des rues inconnues, de ces maisons qui ne sont pas les miennes. Piétinements, souffles suspects, cliquetis, craquements, je remonte la couverture jusqu'au menton. Mais parfois sa voix fend doucement la pénombre "Je n'arrive pas à dormir... on peut parler un peu ?" Alors, dans le refuge de son épaule, nos voix chuchotées évoquent confusément des sensations, des souvenirs absurdes et émouvants, et tout un tas de petites choses idiotes qui ne se partageraient avec personne d'autre (jeux de mots approximatifs, plaisanteries, refrains de chansons pas du tout face B). Enfin apaisés, nous finissons pas nous rendormir. Au réveil, un clin d'oeil.
De retour de chez ses parents, évidemment, je cite mon inévitable référence et il répond "Mais pour moi aussi ça revient à ouvrir des boîtes de Canigou malgré tout !"
Pour occuper le long trajet du retour, nous décidons de choisir tour à tour les chansons qui nous divertiront de la monotonie de l'autoroute. L'occasion pour moi de partager mon goût immodéré pour un vieux tube inavouable (je me dédouane en citant Hou Hsiao Hsien à ce sujet), de découvrir que les titres de Radiohead vieillissent assez mal ("C'est un peu lyrique là, non ?" dit-il poliment) et de me demander ce que devient Coralie Clément (réponse dispensable). Nous grignotons des canelés, du chocolat Mast Brothers aux amandes ("Je ne comprends pas que tu n'achètes qu'une tablette à chaque fois" dit-il en décrétant que c'est définitivement son préféré) et des oursons à la guimauve. Enfin, il est annoncé sur le sachet koala à la guimauve mais nous sommes formels, ce sont des oursons. Moins bons que les vrais oursons en plus !
Les jours heureux sont parfois interrompus parce que je vais voir mon père à l'hôpital. Il reste peu de temps mais suffisamment pour alourdir les épaules et chaque pas. Je n'arrive toujours pas à me faire à l'odeur de plastique sale qui règne un peu partout là-bas, dans le hall, les escaliers, le service. Le jour où j'ai vu ma mère se laisser aller à pleurer sous mon regard, quand j'ai vu ces rivières sur ses joues et son renoncement à me les dissimuler, je me suis sentie très vieille en une seconde, comme si soudain toute l'enfance avait été enfermée dans un sac solidement noué et jeté à la mer. Tenir bon malgré tout.
S'enfuir à Paris, ce sont les derniers jours de l'exposition François Truffaut. La musique de La nuit américaine me fait monter les larmes aux yeux, je m'émeus aussi devant tous les petits papiers et divers carnets de François. Hypnotisée par Bernadette Lafont dans Les mistons, j'ai presque envie de faire de la bicyclette. Au déjeuner, tout le monde veut les oeufs Benedict de Rose Bakery avec sa fondue d'épinards acidulée. Et puis les musées, le name-dropping danois, la vie en noir et blanc d'Alix-Cléo sur les conseils avertis de A.
Le dimanche soir il faut déjà reprendre le train, mais pas sans avoir goûté aux pitas réjouissantes de Miznon. Le bonus gracieux, c'est qu'une fois que tout fut dévoré, la pita et le chou-fleur brûlé, le garçon qui officie en cuisine nous offre une large part de pita débordante de légumes, d'herbes et de leur sauce spéciale au tahini. Tant pis pour les doigts qu'on venait juste d'essuyer patiemment.
A Petite Nature que de surprises, une soupe-noodle bien chaude et un garçon très Wes Anderson se concentre en réalité sur Eric Rohmer.
Plein de films au cinéma avec G., beaucoup de temps à guetter le moment où surgira l'émotion, souvent en vain. C'est en écoutant Jean-Paul Civeyrac répondre de sa belle voix calme aux questions discutables de Laure Adler (désolée Laure, mais en plus tu écorches tout le temps le titre des oeuvres dont tu veux parler, c'est un peu énervant) que l'émotion me saisit, surtout quand il parle de la mélancolie et de la distance à laquelle ses parents ont consenti en le soutenant dans ses études alors même que leur entreprise les éloignait d'eux, qui venaient d'un autre milieu. La douce intelligence de Civeyrac se retrouve dans la série de textes qu'il publie sous le joli titre Ecrits entre les jours, à lire à petites gorgées. Son dernier film, Mon amie Victoria, me laissait sceptique avant de me séduire tout à fait à partir du moment où l'opacité triste de Victoria infuse toute la mise en scène.
Chez Laure Adler encore, trois entretiens avec Catherine Deneuve. C'est tellement beau quand elle lit Les petits chevaux de Tarquinia que je lui pardonne de citer les Inrocks comme référence en terme de conseil cinéma (Catherine ! )
Sinon, il y a plus de dix ans de cela maintenant, l'une des premières promesses qu'il ait faite, peut-être à la terrasse du restaurant marocain ou alors sur le vieux canapé noir en trempant très vite des biscuits pas chers dans du thé très fort, alors il avait dit qu'un jour nous irions ensemble au Japon. C'est pour bientôt, si tout se passe bien.

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dimanche 4 janvier 2015

L'amour n'est pas que dans les chansons

//En 2015, suis ton coeur qui insiste//

Le premier janvier deux mille quatorze, la terrasse au bord de l'eau du Dorsoduro, la pizza grignotée avec les doigts, il faisait tellement bon qu'on pouvait s'autoriser à déjeuner dehors sans manteau.
Quelques jours plus tard, le dernier soir à Venise, la robe verte et bleue de la serveuse de l'Anice Stellato, la montagne de fritto misto dans un cornet un papier, goûter tous les desserts de la carte.
Les conférences de cinéma du lundi soir et les conversations des étudiants qu'on a envie d'enregistrer.
Le Cambodge et ses fantômes. Les larmes de mon père à Angkor Vat. Les galettes aux crevettes frites. Les noix de coco fraîches. Le découpage amusé d'un fruit du jacquier dans une chambre d'hôtel à Kompong Thom. Alain Resnais très flou sur un écran de l'autre bout du monde. La barquette de riz sauté aux légumes achetée par G. dans un boui-boui près de l'hôpital de Phnom Penh. Le besoin de consolation impossible à rassasier.
The Grand Budapest Hotel dans une salle vide et juste après, prendre le métro pour voir mon père à l'hôpital.
Le printemps.
Deux fois par semaine le divan.
Le manteau italien et les rideaux en lin.
Vincent Delerm à l'Opéra. Embrasse moi pour rien.
Xavier Dolan à Cannes.
Le soir où j'ai reçu le petit message des Cahiers du Cinéma.
Le train de 7h23.
Anastasia Krupnik.
La dernière scène du Goût du saké et les larmes qui l'accompagnent.
Les biscuits au chocolat au lait et à la fleur de sel du Paris Pastry Club de Fanny.
La gare de Valence. Les jours de juillet en Provence. Le sorbet citron. La petite cocotte de légumes du jardin. Le chèvre frais et les figues du pique-nique.
La vie douce à Toulouse. Le chirashi sushi et le flan au lait de soja à Motchiya.
Ethan Frome traduit par Julie Wolkenstein, sa violence et sa cruauté.
Le Panama avec un ruban Liberty resté dans la boutique de Biarritz.
La robe marinière, que je n'aime pas trop porter finalement.
Kristen Stewart dans Sils Maria.
La voiture de location sur les routes des pays baltes. Les cigognes et les arcs-en-ciel. La mer grise. Le loup. Les châteaux. Les églises.
Chercher dans le quartier art nouveau de Riga la façade avec les visages. La tarte au chocolat blanc et à l'abricot du Kukka Café. La pizza de Roberta.
Se promener à Vilnius et avoir l'impression d'être en Italie. L'orage pendant le dîner dans la jolie cour. La robe Muku en lin bleu. Dans la ville de K., à moins d'une heure de route de Vilnius, je n'oublierai jamais cette jeune fille qui portait un short blanc, une jolie chemise, des mocassins en cuir robuste, les cheveux longs et les mêmes lunettes que la copine de Frances Ha, cette jeune fille parlait français et invitait ce soir-là son fiancé et ses quatre grands-parents (ou même ses arrières-grands-parents), extrêmement âgés, se déplaçant avec beaucoup de difficulté mais visiblement ravis de leur soirée.
Fuir le quartier de la vieille ville à Tallinn. Trouver des refuges : Till ja Kummel pour un breakfast sandwich à l'heure du goûter, Sfäär pour y passer la journée (granola-yaourt au petit-déjeuner et légumes farcis au déjeuner), Nop pour n'importe quoi parce que tout y est bon (les viennoiseries, le soya latte, la soupe de nouilles au poulet etc).
Les chansons de France Gall dans la chambre du vingtième étage.
Se tromper de chemin en voiture et découvrir Salt par hasard. Saisis par une certaine intuition, réserver la dernière table auprès de la serveuse douce et malicieuse avec sa tresse sur le côté. Elire cet endroit joyeux et délicieux favorite place des vacances et finalement de l'année.
Les souvenirs du Japon précieusement collectionnés et envoyés par C.
Le bol dragon et le veggie banh mi à Petite Nature le mardi midi.
Jane Austen à la Pléiade.
Les soirées-séries.
La parabole du fils prodigue.
Le pull danois couleur lait frais.
Retourner marcher à la pointe du château.
Le bibimbap avant de reprendre le train face à la pluie et au mouvement pendulaire du métro aérien.
La jeune fille qui portait des Stan Smith et dînait joyeusement avec son père au Daraton.
Le jour où l'on a déjeuné à Septime et les moufles trop jolies qu'il a achetées après.
Lénore les morts vont vite.
New York et la Nouvelle Angleterre.
Le crépuscule sur la High Line.
La demi-douzaine de céramiques glissée dans la valise.
Le dîner tranquille à The Farm on Adderley.
Les pays de Marie-Hélène Lafon pendant l'insomnie du retour.
Les nouvelles bibliothèques.
La voix de Gaspard Ulliel dans Saint Laurent.
Les bocaux de granola maison.
La blanquette de Marianne.
Colette: Qu'est-ce qui vous amène ?
Antoine: j'ai deux places pour une conférence, c'est Gavotti sur la musique électronique.
Dormir avec lui dans la chambre de l'adolescence, dévisagés par les idoles de l'époque.
Le cinéma l'après-midi pendant les vacances.
Les étoiles à la cannelle et les croissants à la vanille.
Revoir Un conte de Noël.
Le dernier déjeuner de l'année dans la belle salle du Coquillage.
La glace maison au yaourt et au chocolat un peu avant minuit.
Les voeux secrets pour l'année à venir.

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lundi 15 décembre 2014

L'avenir du passé

//New York, mais la première fois//

J'espère que Nanni Moretti me pardonnera parce qu'au réveil, je délaisse désormais le grand verre d'eau fraîche qu'il recommande dans Caro Diaro et préfère laisser infuser deux rondelles de gingembre dans un petit verre d'eau chaude. Après cette ablution rituelle, il y a les matins chocolat-tartines et les matins thé-granola et dans la nuit qui n'en finit pas, j'observe les silhouettes lointaines des voisins se déplacer dans leur cuisine jaune ou bleue, avec quelque chose qui pourrait ressembler à une tasse entre les mains.
Au travail, je pense dix fois par jour que j'aimerais photographier certains détails des personnes qui me font face (un col de chemise ravissant sur un pull en grosse maille, des tennis très joliment patinées, une paire de chaussettes chinées sous un pantalon roulotté, un duffle-coat entièrement doublé de Liberty, des yeux maquillés comme je ne saurais jamais faire, etc) mais évidemment, il est complètement vain d'y penser. Parfois aussi, j'ai envie de rire aux éclats, quand j'entends pas exemple "Je vous ai citée dans une dissertation... et j'ai eu quinze !"
Chez l'analyste, je raconte mes rêves. La fois où je n'arrive plus à attacher mes lacets parce qu'ils sont trop courts. Celle où je n'arrive pas à avancer parce que mes chaussures pèsent trop lourd. Quand je me retrouve face à deux chemins et que je prends sciemment celui qui sera le plus malaisé. Ah. C'est quand même un truc de malade d'aller deux fois par semaine parler de choses humiliantes, déconcertantes et troublantes à quelqu'un qui ne dit quasiment rien (et qui fait un bruit très pénible avec ses ongles) et que l'on paie suffisamment pour que ça nous coûte... Le pire étant que j'aime beaucoup ça, hum.
Il y a même eu un week end parisien entièrement occupé par la psychanalyse. Et le dimanche matin, en guest-star très attendu (en tout cas par moi, un peu moins par G., mais il a changé d'avis ensuite), Christophe Honoré, vraiment très touchant de timidité et de retenue devant le parterre de psychanalystes qui lui fait face. Je souris quand il dit qu'adolescent, il regardait sa mère en se demandant pourquoi elle n'avait rien à voir avec Catherine Deneuve (mais plus tard, quand il rencontrera Chiara Mastroianni, il s'apercevra que ce n'est pas si simple d'avoir une mère qui s'appelle Catherine Deneuve). La scène que je préfère, de tous les films de Christophe Honoré, est le moment où Paul, le héros déprimé de Dans Paris, retrouve et écoute le vinyle de Cambodia de Kim Wilde. Avec son écriture d'enfant, il avait inscrit son nom sur la pochette, et dans cette image, il y a tout le temps passé depuis, ce qu'on a été et qu'on ne sera plus jamais, ce qu'on a perdu et qu'on ne retrouvera plus jamais, et les larmes me montent aux yeux.
Pour laisser au passé une chance d'avoir un avenir*, je lui consacre des listes, comme par exemple :

Une liste (non exhaustive) de souvenirs new-yorkais
- les petits-déjeuners à Bakeri, installés à ma place favorite, autour de la grande table en bois avec vue sur le comptoir devant lequel défilent les filles à cheveux longs, pull souple et manteau subtil (épaules tombantes et manches trois-quarts, couleur crème fraîche ou pain d'épices) mais surtout sur la cuisine et le plan de travail où une fille brune avec un bandana dans les cheveux pétrit et façonne du pain au rythme de tubes années 80 (filles face b s'abstenir !). Quelques instants plus tard, la façon dont elle démoulera les petites brioches dorées et replètes tout juste sorties du four dans des effluves de beurre, de sucre et de levain mélangées, rendra absolument indispensable le fait d'en goûter une.
- après une longue matinée au Moma, loin de la foule, du bruit, de l'étourdissement urbain, j'ai béni la petite retraite scandinave au Café Suédois local. Il faut sonner pour entrer, puis faire quelques pas dans le vestibule avant de pénétrer dans la bibliothèque. Les livres s'alignent du sol au plafond, et dans la salle éclairée par des suspensions années 50, la seule vue des tables en bois, des fauteuils recouverts de tissu gros grain gris, des deux day-beds aux lignes douces où une jeune femme s'était laissée aller à la sieste entre des coussins fleuris m'euphorise absolument. C'est tellement tranquille et silencieux qu'on ose à peine chuchoter pour demander un thé, un café et s'il est possible de grignoter quelque chose. Nos brioches à la cannelle sont particulièrement réputées et il y a aussi des petits sandwiches dans le réfrigérateur, je vous laisse regarder. Evidemment, je ne me suis pas contentée de regarder ! Nous avons arrangé nos tartines (harengs, oeuf et concombre, jambon, fromage et concombre), une brioche à la cannelle, le thé au lait et le café sur des plateaux immaculés et nous sommes restés un certain temps qui ne fut pas principalement occupé à la dégustation bien qu'elle fût délicieuse, mais surtout à la discussion (G., grâce à Bergman, a quelques rudiments suédois, et j'adore l'écouter s'amuser de cela) et à la rêvasserie, un contraste réjouissant avec le frénésie parfois un peu assommante de Manhattan.
- depuis le parc, l'indice qui confirme que nous sommes sur le bon chemin pour nous rendre à Levain Bakery, ce sont les gens croisés avec un sac en papier blanc entre les mains qu'ils reniflent avec appétit. La minuscule échoppe se cache entre les façades tellement chics de l'Upper West Side mais la file d'attente impatiente et ultra-gourmande qui piétine devant indique depuis le bout de la rue que nous sommes arrivés à destination. Le parfum de biscuit tiède dessine un nuage imaginaire au-dessus de l'entrée. Les deux jeunes filles qui nous précèdent expriment très simplement leur exaltation Ce soir on est huit alors pas de question de prendre moins de huit cookies, même s'ils sont gros. Parce que j'en veux un pour moi toute seule et ne laisserai personne s'approcher du mien. Quand ce fut notre tour, nous écartons l'éventualité d'un peanut butter cookie et jetons notre dévolu sur un raisin oatmeal et le démoniaque dark chocolate-chocolate chip. Un peu plus tard, sur un banc caché de Central Park, en observant les canots qui avançaient lentement sur le lac, c'était vraiment chouette de grignoter nos cookies avec le doux soleil d'automne dans le cou.
- déambuler avec G. dans les salles grandioses de la Frick Collection, discuter d'un regard, et trouver souvent que certains portraits ressemblent à des visages familiers, des siècles plus tard. Rester jusqu'à la fermeture du musée, et décider, sans trop réfléchir, d'aller se réchauffer devant un bol de ramen au Momofuku Noodle Bar. En attendant qu'une place se libère, siroter une organic ginger ale passée inaperçue et qui fait tout à coup envie à tout le monde, puis se retrouver face à un bol fumant de ramen. Le bouillon au goût complexe et dense, les nouilles qui s'aspirent, la poitrine de cochon ultra-fondante et surtout l'oeuf poché, doux et voluptueux... c'est comme version très améliorée de mon goûter préféré de petite fille.
- dans les films de Woody Allen, les couples d'amis se retrouvent le samedi soir dans un restaurant minuscule, à peine éclairé, avec beaucoup de bruit et de verres de vin, et la même conversation qu'il y a deux mois**. J'ai pensé aux films de Woody Allen le soir du dîner à la Vinegar Hill House. Assise au comptoir devant la liste des cocktails, je regardais défiler les corn breads fumants recouverts de miel et de beurre fondu et les cuisiniers secouer d'un geste sec les poêlons où se pâmaient quelques champignons. Le barman quant à lui découpait des zestes de pamplemousse et s'en servait pour frotter le rebord des verres. Plus tard, sur la table en bois brut, nous avons d'abord partagé une assiette de pappardelle maison, poêlées dans un jus au parfum de sous-bois, il y avait aussi du kale et de très fines tranches de canard. Le genre de plat dont vous auriez désespérément envie de vous resservir ! Le genre de soirée auquel vous aimez repenser dans le taxi qui vous ramène à l'appartement en briques rouges de Bedford Avenue.
- le premier après-midi, à la terrasse du Five Leaves, il y a un couple au regard mal réveillé derrière des lunettes de soleil qui ne veut que partager un toast à l'avocat et au piment (enfin, avec un Manhattan, quand même), des touristes néerlandais qui veulent absolument goûter le hamburger avec de l'ananas dedans, des copines en pull très long qui n'arrivent pas du tout à se décider et nous, un peu grisés par le vol, le soleil, la douceur de l'air, qui ne nous demandons pas vraiment longtemps si toutes ces frites qui accompagnent le ABLT (un Avocado BLT) sont vraiment nécessaires.
- le samedi, au Smorgasburg de Williamsburg, sur les rives de l'East river, il est probablement préférable d'arriver le ventre vide (et donc de n'avoir pas déjeuné au Five Leaves...) pour pouvoir goûter les sandwiches au pastrami maison, finement tranché par des mains expertes, les whoopie pies, organics et coquets, les nouilles sautées, les meatballs, les bubble teas, les crèmes glacées, le pulled pork épicé... Mais il n'y a pas besoin d'avoir faim pour se repaître du spectacle des rives de Manhattan de l'autre côté du fleuve et du soleil qui s'y noie lentement.
- le dernier jour, flâner et se perdre dans les rues de Greenpoint avec ses immeubles en briques rouges, ses maisons aux façades pastel, ses boulangeries polonaises, ses pharmacies désuètes, ses échoppes à pizza, le plus joli fleuriste du monde, et, sans prévenir, Ovenly, une adorable pâtisserie où l'on peut s'asseoir autour de petites tables blanches pour goûter leur délicieux pumpkin cake, ultra fondant et assorti à la couleur des dahlias dispersés dans les petits vases alentours. Et il y a un Bakeri à Greenpoint désormais ! Définitivement mon quartier préféré.

* c'est Mia Hansen-Love qui évoque l'avenir du passé dans son entretien avec Laure Adler, infiniment plus réjouissant qu'Eden, son dernier film.
** vous pouvez le vérifier en écoutant la chanson ici. J'adore quand il dit Quatrième année d'histoire de l'art / A priori une fille c'est comme ça...

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mardi 11 novembre 2014

Et la fois où tu as, roulé dans la nuit noire...


Le chauffeur de taxi a dit : "Vous êtes sûrs que c'est sur Atlantic avenue ? Je ne me rappelle pas y avoir croisé une agence de location de voitures..."
C'était bien là pourtant, et l'employé très maigre, qui portait un pull col V gris et une chevelure rousse avait davantage l'allure d'un étudiant du M.I.T que d'un loueur de voiture. Il nous a aidé à glisser les valises à l'arrière, il nous a souhaité bon voyage puis il a ajouté que cette petite automobile était d'un format idéal pour les échappées belles alentours. Je n'avais pas trop de mal à le croire.
Tout a commencé par une halte imprévue dans une ville minuscule, au bord de l'eau, là où la terre dessine un crochet dans l'océan sur la carte que je suivais du bout du doigt. Les maisons, immenses, couleur chou à la crème ou meringue fraîche, dominaient les jardins au cordeau où s'éparpillaient dans un désordre maîtrisé des buissons fleuris et des arbres rougissants. La quiétude absolue ambiante était presque inquiétante (peut-être à cause des rocking-chairs en rotin blanc abandonnés sur les paliers et qui ondulaient lentement).
Il a suivi les petites pancartes avec un homard dessiné dessus et, au bout du chemin, il y avait cet endroit presque surnaturel, hors du temps, rustique et délicat à la fois, qui s'appelle Ford's et que nous étions ravis de ne pas avoir raté en route. Sur la terrasse bordée de fleurs violettes, roses et jaunes, presque les pieds dans l'eau, les habitués savouraient lentement leur bol de clam chowder, commandaient un deuxième lobster roll ou sirotaient un thé au citron. C'était le milieu de l'après-midi mais on avait encore le droit de déjeuner, c'était l'automne mais il faisait doux. Les lobster rolls se servaient selon les préférences de chacun, plutôt chauds (le pain est toasté et beurré avec parcimonie, le homard est tiède) ou froids (le pain reste moelleux, le homard est froid et agrémenté d'une mayonnaise aux herbes fraîches et au céleri). Ça me rappelait un peu la distinction que fait Vincent Delerm sur ceux qui, dans les soirées dans des appartements trop petits, se retrouvent dans la cuisine pour refaire des toasts de tarama et qui, selon leurs habitudes, tartinent avant de découper ou l'inverse. Je suis une inconditionnelle de la deuxième méthode, et pour le lobster roll, c'était plutôt chaud et c'était rudement bon. C'est aussi ce que pensaient vraisemblablement les trois jeunes gens arrivés une demi-heure plus tard, avec quelques bières fraîches et un Trivial Pursuit spécial cinéma qui les occupa beaucoup (il y a eu une question que je n'ai pas bien comprise mais ils n'étaient pas d'accord sur la réponse Steven Spielberg).
La nuit est tombée très vite, sombre, épaisse, recouvrant tout, les forêts flamboyantes de l'automne et les fast-food de bord de route, les motels et les station-service. Nous sommes arrivés tard à Provincetown tout au bout du Cape Cod, la dernière ville avant l'océan. On ne pouvait plus dîner nulle part, sauf chez Georges, un bar-pizzeria à l'allure peu engageante mais nous n'avions pas le choix (il y avait bien dans les valises du chocolat Mast Brothers et un ultime compost cookie de chez Momofuku mais les circonstances présentes pour les déguster n'étaient pas optimales). Les banquettes en skaï couleur caramel raté encadraient les tables en mélaminé cheap, dont on devinait le contact poisseux de certaines. Les téléviseurs accrochés en hauteur diffusaient un match de base-ball sans le son. Au comptoir, des clients au physique singulier, arrivaient seuls et le visage triste, enchaînaient les bières et les phrases qui ne se terminaient jamais. Au fond de la salle toute en longueur, un pizzaiolo s'activait devant son grand four. Et ça sentait assez bon. On nous a gentiment expliqué qu'on commandait directement nos pizzas auprès de lui et qu'il nous appellerait par notre prénom quand celles-ci seraient prêtes. Nous prîmes le menu qu'on nous tendait. Ni la Meat Lovers ni la Pepperonissima ne m'inspirait mais la carte précisait qu'on pouvait composer sa pizza avec les ingrédients disponibles, bonne nouvelle. J'ai pris aubergine-saucisse-feta, et une dizaine de minutes plus tard, G. déposa devant moi une pizza fumante, avec une belle pâte qui avait bien bullé sur les bords et le parfum herbacé un peu piquant de la feta fondue. Au goût, c'était loin d'être parfait, en raison de la nature des ingrédients, mais la technique était précise et réussie, la pâte était très bonne, croustillante et élastique sans être épaisse, la sauce tomate était bien assaisonnée, c'était chaud, réconfortant, le fromage faisait plein de fils. J'ai oublié les gens accoudés au comptoir, le match de base-ball qu'on ne pouvait même pas suivre parce que la qualité de la captation dessinait plein de lignes sur l'écran comme dans Les bijoux de la Castafiore, j'ai oublié le skaï marron, les tables collantes, nous avons discuté et je lui ai dérobé quelques gorgées de bière. Et dans cette ambiance bizarre, mélange de conversations très nord-américaines, d'odeur de pain chaud et d'eau de toilette bon marché, j'ai reparlé de ce jour en Finlande, c'était dans une toute petite ville, il y avait un salon de thé russe juste à côté d'une église orthodoxe. Le salon de thé servait du thé glacé délicieux et un gâteau au fromage mémorable mais de ce jour-là, je me rappelle surtout de cette femme russe, les cheveux retenus par un foulard coloré, qui est entrée dans l'église, s'est signée, a embrassé une icône, a allumé des cierges et s'est mise à prier. Moi, assise dans un coin, discrètement enivrée par le parfum des cierges, j'ai ressenti une émotion incomparable en m'apercevant à quel point cette femme était habitée par un sentiment qui m'est inconnaissable, mystérieux, définitivement énigmatique et je l'enviais de pouvoir l'éprouver. C'est très étrange d'évoquer cela devant cette pizza de chez Georges mais je reste émue devant le contraste que promettait la devanture du lieu, son enseigne même, et ce que nous y avons vécu.
Dans les jours qui suivirent, nous avons parcouru des plages immenses et désertes, absolument désertes, sur toute leur longueur. On n'entendait que les vagues et le vent, et nos conversations échevelées. Ces promenades grisantes étaient interrompues par des sessions sandwiches chauds et latte, exploration de supermarché ou, dans un autre style réjouissant, visite tendre et amusante de la maison d'Edward Gorey où dans la cuisine ont été encadrée les notes du restaurant où Gorey prenait tous ses déjeuners (hot dog, toasted bun ou 2 poached eggs in a cup, ham, white toast), je garde l'idée !
Un soir, après avoir hésité longtemps (et quitté un restaurant alors que nous étions déjà installés, hum), après avoir aussi écarté les nombreuses possibilités de dîners que nous imaginions grandiloquents, nous nous sommes retrouvés dans un endroit qui s'appelle Barbone, à quelques kilomètres du très joli Bed and Breakfast où nous sommes restés quelques jours (à cause notamment du granola maison et des muffins café et chocolat du petit-déjeuner. Il y avait aussi un poêle dans chaque chambre, ce qui est assez agréable -rapport aux longues promenades sur les plages ventées). La salle était vaste, réchauffée par un grand four à bois, il y avait peu de monde et la plupart des gens avaient déjà terminé. L'ambiance était très tranquille, la musique était diffusée à un volume décent et on y voyait suffisamment pour ne pas éclairer son assiette avec un téléphone comme je l'ai vu faire tant de fois à New York, dans des lieux où il fallait aussi s'égosiller pour se faire entendre tant la musique, de mauvais goût qui plus est, était forte. La pizza que nous avons partagée était incroyablement bonne, la pâte et la garniture (des meatballs maison, étonnamment délicats, des oignons caramélisés, des olives de kalamata et de la mozzarelle douce, lactée) étaient d'égale qualité. L'assiette de pâtes qui s'ensuivit, des orecchiette maison, irrégulières, épaisses et rebondies, servies dans une sauce relevée à la sauge était tout aussi convaincante. Pendant le dîner, des gens rentraient et avalaient leur pizza comme ça, comme si de rien n'était, alors que je n'avais jamais mangé de pizza aussi délicieuse depuis les vacances d'hiver en Italie.
Toutes ces histoires de pizza pour en arriver à l'une de nos soirées new yorkaises, la fois où j'avais beaucoup insisté pour aller dîner chez Roberta's à Brooklyn. Comme c'était un soir de semaine, il n'était pas nécessaire de s'inscrire sur une liste et d'attendre deux heures sur un coin de bar. Nous avons même eu la chance de nous asseoir dans la deuxième salle, beaucoup plus calme que la première, surbondée, surchauffée, surpeuplée. Fatigante. Alors finalement, c'est un peu étrange de devoir admettre que les pizzas de Roberta's se sont révélées assez quelconques. Délicieuses mais un peu ennuyeuses, elles étaient sans doute meilleures que celles de chez Georges dans la mesure où la qualité des ingrédients était irréprochable mais elles ne procuraient pas du tout le même plaisir, c'était des pizzas parmi les centaines d'autres servies ce soir-là chez Roberta's, elles avaient le goût de l'autosatisfaction, de la répétition machinale, elles n'évoquaient rien d'autre que leur propre signifié. J'étais un peu embêtée. Ça m'a fait repenser au jour où, poursuivant une lubie absurde, nous sommes allés visiter la maison de Mark Twain à Hartford, dans le Connecticut (je dis absurde parce qu'aucun de nous n'a lu Mark Twain. Mais figurez-vous que la maison d'Edith Wharton ne se visite pas en novembre, et que nous étions le 2 de ce mois. Soupir). Mark Twain avait une très belle bibliothèque et de charmantes tapisseries. Après la visite, nous n'avions pas déjeuné, c'était en fin d'après-midi, nous avions un peu de route avant de rentrer à New York. Il faisait un temps exécrable, une pluie froide et drue battait le pare-brise et les rues d'Hartford étaient désertes. Les adresses repérées à l'avance avaient déjà fermé leur porte ou n'existaient simplement plus, nous avancions au hasard. Nous avons traversé plusieurs quartiers décrépits, moroses et gris, mais dans une enclave apparemment hispanophone, je repère entre les gouttes une enseigne aux couleurs criardes qui annonce Fresh Breads / Bakery. Nous arrêtons la voiture. A l'intérieur, comme chez Georges, c'est un peu vieillot, pas très propre, et le téléviseur diffusait une série complètement obsolète que personne ne regardait. Derrière les vitrines, plusieurs sortes de gâteaux, des cheesecakes, de la crème, des pommes, du caramel, mais le sucré ne m'intéresse pas trop. En réalité, ce qui aimante mon regard, ce sont les deux grands plats maintenus au chaud où s'empilent des empanadas particulièrement replets. Pas de fioritures, pas de jolies étiquettes, pas de précision concernant les ingrédients et leur provenance, l'empanada que j'ai choisi est directement glissé dans un petit sac en papier, la vendeuse n'a pas de foulard dans les cheveux, ni un joli vernis, ni un tee shirt graphique, mais un gentil sourire, ah ça oui.
Dans la voiture qui redémarre, je suis impatiente de croquer dans le chausson doré et encore tiède. Une onde de satisfaction me parcourt à la première bouchée. C'est savoureux, équilibré, presque subtil dans sa simplicité. Je fais goûter à G. et je vois bien dans son regard qu'il éprouve exactement la même chose. Le goût de l'inattendu intervient forcément dans nos perceptions mais il y a aussi autre chose, de plus mystérieux, la conjonction d'un savoir-faire hyper maîtrisé avec quelque chose de pourtant imprécis, qu'on devine à l'irrégularité du chausson, à son aspect rustique. Là encore, cet empanada tiède partagé avec G. dans la voiture qui fonçait vers New York dans la nuit désormais tombée et sous la pluie battante, était mille fois meilleur que la pizza chez Roberta's.

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mardi 28 octobre 2014

Roman-photo


Il est question de Jackson Pollock et de papier peint fleuri,  d'une fille à la chevelure potiron et de cake à la banane, d'ultra moderne solitude et d'un automne à New York ICI

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mardi 21 octobre 2014

Family lives

//Xavier Dolan, tu m'énerves d'avoir réussi à me faire pleurer sur du Céline Dion//

Le mercredi de sa sortie, dans le petit cinéma, Mommy réunissait une foule dense et impatiente qui se dispersera ensuite à petits pas dans la nuit, comme si chacun était encore abasourdi par tant de détermination et de grâce. Personne n'aura très bien compris comment trois spectateurs ont pu partir avant la fin, ayant pourtant entendu l'avertissement articulé très tôt par les lèvres ultra-gloss de la mère de Steve: Les sceptiques seront confondus.
Sur les pavés, essuyant de très fines gouttes de pluie, j'ai un peu mal à la tête, j'écoute G. qui dit "C'est une autre version de Family Life".
Il se trouve que j'ai reçu en cadeau, il y a quelques années, de la part de quelqu'un qui n'avait pourtant une connaissance que très partielle de mes goûts, le dvd de Family Life. Je ne l'avais jamais regardé, par appréhension. Le dimanche suivant, je décide de le visionner.
En ouvrant le boîtier, une feuille de papier pliée en quatre s'en échappe. Une lettre m'est adressée et les mots sur les petits carreaux portent en eux tellement de justesse dans leur folie que je sais en les lisant que je ne pourrai jamais les relire, parce que je n'arriverais sans doute jamais à me faire à cette douleur-là, la solitude absolue des vies trop folles pour le monde intransigeant où nous consentons à vivre. Je replie la lettre, j'insère le dvd, je lance le film. J'ai encore à l'esprit les images carrées de Mommy, ce cadre si étroit que chacun semble s'y cogner sans cesse.
Family Life déplie l'histoire de Janice dans la banlieue de Londres; c'est très loin de Montréal et pourtant, les toutes petites maisons qui s'alignent, répétitives et ternes dès les premières scènes ont quelque chose à voir avec les maisons mitoyennes de Mommy (qui ont elles-mêmes à voir avec celles d'Elephant, la froide histoire d'une autre folie adolescente), ces maison en apparence si tranquilles mais où l'on verse pourtant une bonne rasade d'alcool dans sa tasse de café quand on va laver son linge en sous-sol.
Dans Family Life, on ne voit pas Mrs Bailden, la mère de Janice, laver son linge, ni boire d'alcool. Elle se contente de garder les lèvres pincées, de serrer son sac contre elle et de boutonner ses chemises très haut. Elle sait mieux que quiconque ce qui est bon pour elle et les siens, même si cela passe par le forçage: il faut manger, et beaucoup (scène cauchemardesque du déjeuner dominical où les assiettes débordent), il faut travailler, et beaucoup, il faut s'habiller correctement, rentrer à l'heure tout le temps, ne pas trop fréquenter les garçons et puis il faudra avorter parce qu'une nouvelle fois, "je sais ce qui est bon pour toi". Mrs Bailden me fait penser à Mrs Lisbon, la mère de Lux dans Virgin Suicides, qui enferme ses filles et brûle les disques dans la cheminée. L'une et l'autre veulent garder leurs filles pour elles, selon un idéal fusionnel dévastateur qui refuse absolument de laisser la place à un désir qu'elle ne peuvent imaginer hors du leur. Mais Mrs Bailden me fait aussi penser à Diane O' Connor car, malgré la différence des accents (british pincé de la mère de Janice, québécois fleuri de celle de Steve), on entend dans ces deux voix maternelles la même emprise, la même dévoration, dont aucun enfant n'arrive à sauver sa peau. Toutes les deux sont prisonnières de leur amour qui paie cher son infinitude, car quel amour peut se satisfaire s'il est aussi insatiable dans ce qu'il réclame que dans ce qu'il offre ?
Mais si la mère de Janice provoque chez moi une aversion qui dure tout le film (et cela bien que je sache, par la clinique et l'expérience, qu'elle souffre aussi de la vie qu'elle s'inflige), Diane dont le prénom revêt différents aspects de mortification (on l'appelle Die, ou mommy et j'entends momie) me touche mystérieusement. Son obstination folle et sa solitude m'émeuvent aux larmes.
Dans Family Life comme dans Mommy, le héros à l'acmé de sa détresse croise une figure bienveillante dont le regard différent apaise le désespoir en marche. C'est le personnage du psychiatre dans le film de Ken Loach, qui considère Janice comme un sujet à part entière et pas comme une maladie semblable aux autres cas du même diagnostic, c'est le personnage de Kyla dans celui de Xavier Dolan. C'est pour moi la trouvaille du film, l'incarnation d'une féminité classe, douce et savante, mais qui porte pourtant une faille puisque quelque chose reste coincé, dans sa gorge au sens propre, et dans sa vie de mère de famille. C'est précisément parce qu'elle porte ce manque, ce petit quelque chose qui fait défaut, que Steve la laisse s'approcher. Mais dans les deux films, la rencontre échoue et renvoie chacun à sa solitude. Le héros se retrouve à nouveau abandonné et livré à ceux qui ont le pouvoir, pouvoir qu'ils ont obtenu en choisissant la solution de facilité, le même traitement pour tous, l'abrasion de l'individu, l'assujettissement à des méthodes qui recourent à la même violence en reprenant l'argument dévastateur de Mrs Bailden Je sais ce qui est bon pour toi.
La forme sèche de Family Life, ses couleurs sourdes et sa mélodie mélancolique m'ont fait autant d'effet que la lumière éclatante, le rythme frénétique et les soubresauts incessants de Mommy. Leurs histoires ont accompagné les premiers jours de l'automne, et dans le soir qui tombe plus tôt, je traîne ma silhouette sur les pavés, triste de savoir, en vrai, ce que les gens vivent sur les écrans.

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